Skolvan
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Genre :Musique de France
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Tradition :Bretagne, Gwerz
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Titre de la pièce:Gwerz Skolvan
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Spécificités:Gwerz
Deux versions d'un chant – la gwerz de Skolvan – chantés en langue bretonne (cornouaillais) sur la même ligne mélodique par Madame Bertrand, sont ici présentées et étudiées. Les enregistrements ont été effectués par Claudine Mazéas, le premier (œuvre 1) en 1959 à Canihuel chez Madame Bertrand, le second (œuvre 2) à Saint-Nicolas-du-Pélem à La Piscine, le bar-piscine tenu par son fils Guillaume, à une date inconnue.
En "miroir" est présentée une analyse plus succincte de deux interprétations de la gwerz de Sulian, l'une par Madame Delaure et collectée par Yann-Fañch Kemener, l'autre par moi-même et l'ensemble polyphonique de Mallakastër.
D'autres enregistrements de ces deux gwerz, collectés auprès d’autres interprètes du XXᵉ siècle ou bien interprétés par des artistes contemporains, complètent cette étude.
Œuvre 1: Gwerz de Skolvan, interprétée par Madame Bertrand. Enregistré chez elle à Canihuel le 18 janvier 1959 par Claudine Mazéas. Avec l'aimable autorisation de Dastum.
Les pays en Bretagne.
Notons que cette carte est un choix moderne et simplifié de réalités historiques et sociales beaucoup plus complexes, comme nous le montrons plus loin au sujet du pays Fañch.
Pour en donner une définition simple, une gwerz est un chant breton qui raconte une histoire, depuis le fait divers jusqu'à l'épopée historique ou mythologique. Nous revenons plus loin sur la manière de définir une gwerz.
La gwerz de Skolvan dans son interprétation par Madame Bertrand est une chanson emblématique à plus d’un titre, et j'ai choisi d'en mettre ici en lumière les spécificités pour différentes raisons.
Comme c’est généralement le cas en Bretagne, ce sont les versants poétique et historique de ce texte qui ont été particulièrement mis en avant. La gwerz de Skolvan est l'une des rares chansons de Bretagne dont on peut établir une datation historique du texte : Donatien Laurent, qui en a réalisé l'étude la plus complète, évoque le XIIeme siècle comme date de la première transcription du texte (voir son article publié en 1971 dans la revue Ethnologie Française et le résumé de cette dernière dans le Cahier DastumCahier Dastum n° 5 consacré au pays Fañch - ces sources ainsi que d'autres, sont également accessibles dans la section “L'univers musical : Les musiciens et musiciennes populaires de Basse-Bretagne”).
La gwerz de Skolvan a été enregistrée dans le cadre de plusieurs collectages, elle a aussi fait l'objet de recherches dont nous discuterons. Le texte de la gwerz de Skolvan a été édité dans de nombreux ouvrages. La chanson a été en outre interprétée et enregistrée par de nombreux musiciens : nous reviendrons plus loin sur ces interprétations.
Avant tout, l'interprétation magistrale qu'en a livré Madame Bertrand a contribué à la renommée de la gwerz de Skolvan en même temps qu'à celle de son interprète.
Madame Bertrand est et était considérée comme une très grande chanteuse. Née Marie-Josèphe Martay (Madame Bertrand de son nom d’épouse), surnommée Josée Ar C’hoad, c’est-à-dire Josée Du Bois au sens littéral, elle travaillait comme sabotière. C'est pourquoi elle habitait plusieurs mois de l’année dans une hutte, au milieu de la forêt, sur les chantiers où œuvraient les sabotiers.
Madame Bertrand et son petit-fils Guy en 1935 à Canihuel. ©Paulette Simon-Bertrand
Pour presque tous les chanteurs et chanteuses d'aujourd'hui, Madame Bertrand est devenue une référence. Selon Marthe Vassallo (2008) : “Les chanteurs d’aujourd’hui n’ont connue Marie-Josèphe Bertrand, morte en 1970, que par enregistrement interposé - ce qui lui vaut d’être pour beaucoup d’entre nous à jamais “Madame Bertrand”, comme on dit la Callas”.
Yann-Fañch Kemener et moi l’appelions “la Mère Bertrand” avec le respect qui lui est dû.
Yann-Fañch Kemener (à gauche) et Erik Marchand en 1989. Photo Robert Bouthillier © Dastum
Nous avons à notre disposition deux versions de ce chant interprété par Madame Bertrand, en breton cornouaillais. La première, appelée ici "oeuvre 1", a été enregistrée en 1959 par Claudine Mazéas à Canihuel chez Madame Bertrand. La seconde a été enregistrée également par Claudine Mazéas, à Saint-Nicolas-du-Pélem à La Piscine, le bar-piscine tenu par Guillaume Bertrand (fils de Madame Bertrand) : il s'agit de l'œuvre 2.
Oeuvre 2 : La gwerz de Skolvan interprétée par Madame Bertrand, deuxième version. Enregistrement par Claudine Mazéas à Saint-Nicolas-du-Pélem. Avec l'aimable autorisation de Dastum
Dans les répertoires de musiques bretonnes, il est possible de trouver, chez un même interprète, la même chanson interprétée sur des thèmes musicaux différents. Madame Bertrand le pratiquait dans d’autres cas, comme dans ses interprétations de la gwerz d'Ywan Gamus par exemple, comme nous allons le voir.
Mais ici nous avons la chance de pouvoir comparer ces deux versions de la gwerz de Skolvan sur le même ton et de pouvoir ainsi en souligner les différences et les points communs.
Ces deux versions sont assez semblables, mais nous souhaitons en dégager le caractère modal par l'étude des variations de la ligne mélodique, de la forme rythmique, et de l’articulation entre le texte et la ligne mélodique.
Différentes personnes ont contribué à mettre en oeuvre cette étude et nous souhaitons ici les en remercier : Nicolas Adell et la revue Ethnologie Française, Jérôme Bourgeois (archives de Yann-Fañch Kemener), Simon Cohen (photographie de Yann-Fañch Kemener), Gwenn Drapier (archives Dastum), Ronan Pellen (transcriptions sur partitions), ainsi que Claudine Mazéas.
Tonioù versus Kanaouennoù
Un des éléments marquants du phénomène parfois qualifié de folklorisation est que l’on trouve des versions différentes d’une même oeuvre musicale (instrumentale ou vocale) d’un interprète à l’autre dans une zone géographique parfois restreinte, et plus rarement chez un même interprète. En Basse Bretagne ce phénomène est encore amplifié.
Il est même possible de considérer que dans la majorité des cas, il existe un répertoire de thèmes musicaux que l’on pourrait appeler “timbres” (selon Jean-Baptiste Weckerlin, un timbre ou pont-neuf désignait au 19ème siècle un motif ou un air connu sur lequel on mettait des chansons, in La chanson populaire, Paris, Firmin-Didot, 1886).
Pour désigner ces thèmes, nous préférons cependant employer le terme de ton (pluriel: tonioù), alors que kanaouenn (pluriel kanaouennoù) désigne un poème chanté.
A notre connaissance Madame Bertrand chante la gwerz de Skolvan uniquement sur le ton que nous entendons ici. Et ce, contrairement à d’autres kanaouennoù comme la gwerz Ywan Gamus, chantée par elle sur au moins deux ton, ce que nous proposons d’écouter ici :
Ywan Gamus, ou Gwerz Ywan Gamus (version longue), interprétée par Madame Bertrand. Enregistrement de Claudine Mazéas à Canihuel en 1959. Piste 5 du disque Marie-Josèphe Bertrand. Chanteuse du Centre-Bretagne, Dastum, 2008
Ywan Gamus, ou Gwerz Ywan Gamus (version courte), interprétée par Madame Bertrand. Enregistrement de Claudine Mazéas à Canihuel en 1959. Piste 6 du disque Marie-Josèphe Bertrand. Chanteuse du Centre-Bretagne, Dastum, 2008.
Différents tons pour la gwerz de Skolvan
Nous avons mis en miroir la gwerz de Skolvan chantée par d’autres chanteuses et chanteurs sur des ton plus ou moins célèbres, l’un ayant été popularisé sous le nom de "Ker Is". Nous entendons ce ton dans la Gwerz Ker Isdont nous proposons ici l’écoute dans la version de Jean-Marie Long :
Gwerz Kêr Is, interprétée par Jean-Marie Long ; enregistrement de Michel Querrou dans les années 1960. Piste A6 du vinyl Le cercle celtique de Poullaouen. Gavottes de Bretagne - Kan Ha Diskan, Disques Vogue, CMDINT 9659.
Mais il est à noter que ce ton Ker Is est aussi utilisé pour porter la gwerz de Skolvan et la gwerz de Sulian, comme nous l’entendons dans ces trois interprétations :
Gwerz Skolvan, interprétée par Germaine Le Rolland, enregistrement de Donatien Laurent le 27 décembre 1967 à Carhaix-Plouguer. © Archives Nationales
Gwerz Skolvan, interprétée par Jean-Louis Rolland, enregistrement de Yann-Fañch Kemener le 20 septembre 1979 à Carhaix-Plouguer. Edité dans les Carnets de Route de Yann-Fañch Kemener (1996, CD 1-5).
Gwerz Sulian, interprétée par Germaine Le Moullec, enregistrement de Charles Le Gall à Rostrenen le 28 avril 1968. © Charles Le Gall
L'interprétation de Madame Bertrand
En ce qui concerne la transcription et la notation, j’utilise mon propre système de notation des degrés, tout en donnant le nom latin des notes. En effet, le langage et la représentation sur partition du solfège de la musique classique européenne ne me semble pas vraiment pertinent, comme je souhaite l'expliquer :
Notes pour la lecture de l’analyse des lignes mélodiques :
- les degrés notés entre parenthèses sont ceux qui ne sont pas toujours exprimés
- l’indication ½b (demi bémol) indique un degré (ici, mi ou si) entre le bémol et le bécarre
- les flèches indiquent qu’une note est plus haute ou plus basse que le degré écrit.
L’œuvre 1 (ci-dessus) est chantée en Do presque dièse (référence la 440).
La seconde version (oeuvre 2, ci-dessous) est chantée en La.
La forme mélodique principalement utilisée par Madame Bertrand est a-b-a’ sauf pour le premier couplet où la forme est toujours a-b-a-b-a’, et ce dans les deux versions. A plusieurs reprises, on trouve également la forme a-b-a-b-a-b-a’, dans les deux versions également.
a mi½b fa sol fa mi½b (mi½b) fa fa mi½b͜ ré do
b (do) ré mi½b fa fa mi½b ré do sib↑
a’ (sib↑) mi½b fa sol fa mi½b fa fa mi½b͜ ré do
Soit dans la notation des degrés :
a 3° 4 5 4 3° (3°) 4 4 3͜°2 1
b (1) 2 3° 4 4 3° 2 1 7-↑
a’ (7-↑) 3° 4 5 4 3° 4 4 3͜°2 1



La phrase b est toujours syllabique.
Cas des strophes atypiques ababa' et plus:
Le chant débute par un regroupement de deux vers. Ceux-ci ne sont pas assonancés de la même manière: les deux premiers en on/om les deux suivants en ann/an.
Il n’y a pas à mon avis d’explication particulière à ce phénomène sinon l’habitude de l'interprète.
Dans la suite de l’interprétation, on retrouve des formes tronquées, comme des points de suspension ou une forme resserrée : ab… a(ou a’)b… aba’.
On peut entendre ce « resserrement » dans la gwerz Ywan Gamus interprétée par Madame Bertrand, où dans la version à 3 phrases, on trouve à côté de la forme général abc des formes ab... ab… abc :
Points de vue croisés sur la gwerz de Skolvan
Dialogues
Témoignage de Georges Cadoudal
Georges Cadoudal, entretien avec Erik Marchand. Huelgoat, 5 août 2020. ©Drom
Georges Cadoudal est l'un de ceux à qui nous devons de pouvoir aujourd'hui écouter la gwerz de Skolvan dans son interprétation par Madame Bertrand : après avoir rencontré cette dernière, il a emmené Claudine Mazéas à sa rencontre pour l'enregistrer.
Nous lui avons demandé de partager ici ses souvenirs, au fil d'un entretien mené chez lui à Huelgoat le 5 août 2020.
Il raconte à Erik Marchand sa rencontre avec Madame Bertrand, évoquant le savoir, le talent et la forte personnalité de cette dernière.
Georges Cadoudal évoque également le travail de Claudine Mazéas et la façon dont s'est déroulé l'enregistrement chez Madame Bertrand à Canihuel.
Pour finir, il partage sa vision de la position sociale et musicale de Madame Bertrand dans les années 1950.
Le musicien de la même tradition
Le point de vue de Marthe Vassallo
le Skolvan de Marie-Josèphe Bertrand
Par Marthe Vassallo
Apprendre et transmettre par la mémoire et l'émotion
Autres interprétations de la Gwerz Skolvan
La Gwerz Skolvan a inspiré de nombreux musiciens et nous en avons déjà données à entendre, chantées sur le ton "Ker Is".
Nous en donnons ici à écouter d'autres interprétations : certaines sont issues de collectages, d'autres sont des créations individuelles ou collectives.
Collectages
Interprétation de la Gwerz Skolvan par Jeanne L'Afféter, précédée d'une discussion avec Donatien Laurent.
Enregistrement effectué par Donatien Laurent à Trébrivan le 15 février 1968. © Tanguy Laurent / Archives Nationales
Jeanne L'Afféter - Gwerz Skolvan. 1968
Discussion autour des versions de la Gwerz Skolvan par Donatien Laurent et Germaine Le Rolland
Enregistrement effectué par Donatien Laurent à Carhaix-Plouguer le 27 décembre 1967. © Tanguy Laurent / Archives Nationales
Gwerz Skolvan par Donatien Laurent et Germaine Le Rolland, 1967.
Erwanig ar Skolvan, par Louise Le Grouiec
Enregistrement effectué par Yves Le Troadec, édité sur le disque Gwerzioù ha sonioù Bro Dreger, collection Tradition Vivante de Bretagne, vol. 13 © Dastum.
Erwanig ar Skolvan, par Louise Le Grouiec
Interprétation a cappella par Yann-Fañch Kemener, enregistrée à Maël-Pestivien le 23 octobre 1993 :
Yann-Fañch Kemener, Gwerz Skolvan, 1993. © Jérôme Bourgeois
Voici la version de Catherine Guern, enregistrée en 1961 par Donatien Laurent :
Gwerz Stolvennig. Catherine Guern © ArMen/Dastum
Interprétations et créations
Yann-Fañch Kemener a chanté la Gwerz Skolvan à de nombreuses reprises, et en a offert différentes ré-interprétation, par exemple avec le groupe Skolvan en 1994 :
https://www.youtube.com/watch?v=GPdHmGEg0dM
A partir, d'une part de la "double version" de Madame Bertrand et Catherine Guern, arrangée par mes soins, et d'autre part d'une composition de Kristen Noguès, j'ai moi-même chanté la Gwerz Skolvan dans la version qui apparaît sur le disque Logodennig, 1952-2007 (disque 1, piste 11) de Kristen Noguès, enregistrée lors d'un concert au Quartz en 2007 (avec Celtic Procession : Jacques Pellen, Jean-Michel Veillon, Jacky Molard, Ronan Pellen, Etienne Callac, Karim Ziad, Nguyên Lê).
Au sujet de cette performance, de ce que nous avons fait ce jour-là de la Gwerz Skolvan, et de la rencontre entre modalité et tonalité :
Les musiciens et musiciennes populaires de Basse-Bretagne
Il est important de comprendre le contexte social et économique de la pratique musicale des musiciens et des musiciennes populaires de Basse-Bretagne, au XXème siècle.
On peut aussi écouter le témoignage de Georges Cadoudal au sujet de Madame Bertrand.
Nous mettons également ici à votre disposition différents documents et éléments de bibliographie :
- Article de Donatien Laurent, 1971, "La Gwerz de Skolan et la légende de Merlin", Ethnologie française, t. 1, 3-4, pp. 19-54.
(mis à disposition avec l'aimable autorisation de la revue Ethnologie française et des Presses Universitaires de France) - Livret (100 pages) du disque Marie-Josèphe Bertrand. Chanteuse du Centre-Bretagne. Grands Interprètes de Bretagne, vol.4. Dastum, 2008.
(mis à disposition avec l'aimable autorisation de Dastum) - Le Cahier Dastum n°5, consacré au pays Fañch : Bro Fañch. Djezaoù ha Kroec'haoù, 1978.
(mis à disposition avec l'aimable autorisation de Dastum)
Contexte musical, social et historique
Brève contextualisation historique
Histoire de la gwerz de Skolvan
Qu’est ce qu’une gwerz ?
Le terme gwerz (qui est masculin ou féminin selon les auteurs, j’ai choisi le féminin) me semble difficile à traduire. Il vient du moyen breton guers, qui vient lui-même du latin versus : “vers, sillon, ligne d’écriture”.
Le sens de gwerz se rapproche du français “complainte”, notamment par le fait que les formes changent. En outre les cultures populaires bretonne et francophone ont créé depuis le 19ème siècle des gwerzioù, ou complaintes moralistes, qui décrivent des faits divers.
L’une des différences entre la complainte et la gwerz est souvent la longueur de l’oeuvre, et la profusion de détails et de références locales que l’on trouve dans une gwerz, même dans le cas de mythe transculturels. Orphée habitait à 5 km de chez vous et vous pouvez croiser ses descendants, vos parents ont pu le connaître.
Marie Cann, madame Kerjean, l'épouse de mon maître Manuel, me disait que dans certains dialectes du nord-ouest du Morbihan, gwerz pouvait signifier “nouvelle” au sens de l’anglais news (keloù en breton).
C’est sans nul doute François-Marie Luzel (1971 [1868-1890]), collecteur du 19ème siècle, qui a défini par l'exemple le concept de gwerzioù et sonioù :
“Les Gwerziou comprennent les chansons épiques, qui peuvent se subdiviser en : chansons historiques, chansons légendaires, chansons merveilleuses ou fantastiques, et chansons anecdotiques. Les Soniou c’est la poésie lyrique. [...] les chansons d’amour, les chansons de Kloers ou clercs [...] les chansons satiriques et comiques, leschansons de noces et de coutumes, etc. Il faut y ajouter les chansons d’enfants les chansons de danse, rondes, jabadao, passepieds, etc.”.
Selon Eva Guillorel (2010), la complainte et la plainte sont des « [...] pièces longues qui décrivent des faits divers tragiques à caractère local, qui montrent un important souci du détail dans les situations décrites et qui rapportent généralement avec une grande fiabilité le souvenir de noms précis de lieux et de personnes [...] ».
Dans une gwerz, davantage que la conformité historique, la trame narrative doit parler à l'auditeur directement, pour qu'il puisse ressentir des émotions ou faire un parallèle avec sa vie. Donatien Laurent rappelle, dans son étude sur La gwerz de Skolan, toute l’importance du rôle joué par « cette vérité à deux faces – vérité d’expérience et vérité des sentiments – qui est le principe vital de la gwerz » (1971, p. 29).
La gwerz de Skolvan et la légende de Merlin : recherches menées par Donatien Laurent
n ce qui concerne l’histoire de la gwerz de Skolvan, différentes recherches ont été menées.
Nous mettons ici à disposition en format pdf l’article de Donatien Laurent, « La gwerz de Skolan et la légende de Merlin » paru en 1971 dans la revue Ethnologie française (1/3-4, pp. 19-54), avec l’aimable autorisation de la revue Ethnologie française et des Presses Universitaires de France.
Les auteurs du Cahier Dastum n°5 consacré au pays Fañch avaient également renvoyé à ce travail, tout en publiant un résumé de l’article (pp. 43-45). Nous reproduisons ci-dessous ce résumé.
La gwerz de Yannik Skolan a été maintes fois collectée depuis 1835 à nos jours (La Villemarqué, Penguern, Gabriel Milin, Luzel, E. Ernault, Le Diberder, le chanoine Pérennès, D. Laurent).
Ceci permet de distinguer deux principaux groupes de variantes :
- Les versions du Léon-Tréguier, remaniées, plus marquées par le cléricalisme, et « exhalant une discrète odeur de confessional »
- Les versions de Haute-Cornouaille, desquelles se dégagent « une atmosphère mystérieuse », « typique d’une culture et relevant d’une mentalité à coup sûr très archaïque ».
L’intérêt à porter à cette gwerz est déjà justifié par son caractère poétique. Telle la tirade de la mère, de nature presque incantatoire, dans la version de Madame Bertrand, ou encore, ce passage d’une version de Trébrivan :
« Si c’est mon fils Skolvan qui est venu ici
Je lance sur lui ma malédiction.
La malédiction des étoiles et de la lune
La malédiction de la rosée qui tombe sur la terre,
La malédiction des étoiles et du soleil,
La malédiction des douze apôtres,
La malédiction de ses frères et sœurs,
La malédiction de tous les innocents ».
La forme musicale et poétique renforce cet intérêt. En effet, les versions de Haute-Cornouaille utilisent des mélodies de trois phrases musicales et des strophes formées d’octosyllabes groupés en tercets monorimes.
Or, les chants les plus anciens collectés par Luzel sont à base de distiques dont le second vers est répété ou de tercets d’octosyllabes (« les quatrains caractérisent invariablement des compositions d’allure plus récente »). Et, dans le recueil de Duhamel, « entre le tiers et le quart des airs de gwerziou ont cette structure ternaire qui impose un découpage du texte en tercets de vers courts ». « Le fait qu’une telle forme mélodique semble très peu représentée dans le répertoire traditionnel des pays de langue française amène à se demander s’il ne s’agit pas là d’un trait original de la chanson bretonne ». (« Or, il est remarquable de noter que cette forme strophique est exactement celle qu’utilise la poésie bardique primitive des VIIème au IXème siècles, forme qui fut abandonnée au Pays de Galles au XIIème siècle. »)
Au-delà de ces questions musicales et poétiques Donatien Laurent met en évidence « l’éventuelle parenté de la gwerz bretonne avec un texte gallois médiéval »... « quelque invraisemblable que puisse paraître une telle persistance, les deux populations n’ayant eu de culture commune qu’au haut moyen-âge et ayant à peu près cessé d’avoir des relations depuis le XIIᵉ siècle ».
Dans le Livre noir de Carmarthen « daté habituellement de la fin du XIIᵉ siècle » et relatant des événements « estimés par les spécialistes antérieurs de deux ou trois siècles » au texte écrit, il est fait mention d’un « certain Yscolan » se repentant d’avoir :
« incendié une église
et tué les vaches du monastère
et noyé le livre donné » et, ajoutant que :
« sa pénitence est une lourde affliction ».
Les interprétations qui en ont été faites au Pays de Galles mettent en présence Merlin s’accusant de ses fautes à Saint Colomban (devenue Yscolan) ou, au contraire, Saint Colomban, regrettant devant Merlin d’avoir « attaqué les druides, détruit leurs temples, leurs écoles et leurs livres ». D’autres sans identifier les personnages, considèrent ce poème comme se rapportant « à quelque incident ayant opposé lors de la christianisation de l’île de Bretagne, druides et bardes païens aux propagateurs de la nouvelle foi. »
Auparavant, les bardes des XIVème, Xvème et XVIème avaient fait mention d’un « Scolan ou Yscolan qui se serait rendu coupable d’un vol ou d’un autodafé de livres gallois. »
Donatien Laurent, lui, fait un rapprochement entre Scolan, Yscolan et Merlin.
Le « Livre Noir » décrit Yscolan faisant pénitence empalé sur un pieu pendant un an et subissant « le vent au sommet des hautes branches des arbres dénudés » et caractérisé par la couleur noire :
« Noir ton cheval, noir ton vêtement,
Noire ta tête,
Et noir toi-même, à la fin, es-tu Yscolan? »
Or, dans tous les textes relatifs à Merlin, « physionomie d’un type partout présent dans les anciennes littératures celtiques insulaires » (Lailoken en Écosse, Merlin en Galles, Suibhne Geilt en Irlande) on retrouve la pénitence en expiation des forfaits : responsabilité d’une bataille, vision horrible, destruction d’un psautier jeté à l’eau (crime particulièrement important vu le caractère sacré des livres pour les premiers chrétiens). On y retrouve aussi, comme dans certaines versions bretonnes et comme dans le poème d’Yscolan, le supplice du « vent glacial, de la neige, de la tempête (qui) apporte la mort par les branches de chaque arbre. » Enfin, les trois noms cités plus haut et celui d’Yscolan sont liés également par l’agonie sur un pieu et un même « climat de désespoir ».
Le Skolan breton, lui, est présenté comme un revenant. Or, la croyance populaire attribue à ceux-ci nombre de traits communs à ce qui a été développé au sujet des hommes sauvages (Merlin, Lailoken, Suibhne Geilt) : « clairvoyance… crainte du froid, séjour dans les arbres ». De même, la couleur noire (qu’on retrouve dans des versions bretonnes presque sous les mêmes termes) « fait penser à un revenant », « trait bien attesté dans la littérature médiévale ». En outre, « Ifor Williams faisait remonter le nom Yscolan à un ancien Scaul correspondant à l’irlandais Scàl » et dont un des sens est « phantom, spirit, ghost ».
Ainsi, est mise en évidence la « relation entre une culture littéraire très ancienne et certains aspects d’une culture populaire récente ». Des vers entiers sont similaires des deux côtés de la Manche, bien identifiables et la différence se ressentant surtout du fait que, « œuvres de lettrés, les textes gallois, irlandais, latins » se situent dans « un cadre social et historique précis » (évoluant du VIᵉ au VIIᵉ siècles), alors que la gwerz bretonne, elle, « a éliminé l’histoire » pour ne développer que le drame humain ».
Transmission, recherche et création
Au sujet de la transmission, de ce que nous pouvons comprendre et transmettre d'une culture musicale, et pratiquer une mémoire dans un processus de création :
Je reviens aussi sur cette question lorsque j'explique mon interprétation de la Gwerz de Skolvan livrée sur le disque de Kristenn Nogués.
Ecoutes comparées
Pour aller plus loin, nous proposons l'écoute et l'étude d'une oeuvre en miroir : La gwerz de Sulian interprétée par Madame Françoise Loison, née Delaure.
L'enregistrement a été effectué par Yann-Fañch Kemener à Corlay le 24 juillet 1978.
Cette interprétation sera écoutée en regard d'une autre interprétation, celle menée par moi-même avec l'Ensemble de Mallakastër (2001).