Accéder au contenu principal

Association DROM
24 rue de Gasté
29200 Brest
09 65 16 71 21
recherche@drom-kba.eu


Portail pédagogique des musiques modales

France

Lo curat de la chapela - La calha

  • Genre :
    Musique de danse
  • Tradition :
    Massif central
  • Titre de la pièce:
    Lo curat de la chapela
  • Spécificités:
    Bourrée à trois temps, air de danse instrumental


Lo curat de la chapela, "Le curé de la chapelle", bourrée à trois temps jouée au violon par Joseph Perrier.
Enregistrée à Pérol, commune de Champs-sur-Tarentaine, Cantal, vers 1986, par Eric Cousteix.

Enregistrement originellement publié dans la cassette audio « Musique du canton – Champs-sur-Tarentaine » (AMTA 1987), puis mis en ligne sur la Base Interrégionale du Patrimoine oral. Enregistrement reproduit avec l'aimable autorisation d'Eric Cousteix

Cette bourrée au style très développé est l'aboutissement d'un vaste répertoire de bourrées apparentées entre elles. Cette étude propose de tracer le chemin d'évolution mélodique de ces bourrées à trois temps du Massif central, du plus simple avec la bourrée La calha, au plus développé, avec Lo curat de la chapela.


Présentation de l'œuvre

Présentation de Lo curat de la chapela

Cette bourrée fait partie des mélodies les plus développées dans son style et, pour cette raison, elle a été surnommée « La dentelle » par un des jeunes musiciens amis de Joseph Perrier.

Joseph Perrier ne se souvenait que du début des paroles en occitan :

Lo curat de la chapela
Fasi
á dançar la 'Lisabet

« Le curé de la chapelle faisait danser Elisabeth »

Joseph Perrier, chant de Lot curat de la chapela. Enregistrement d'Eric Cousteix

Je n'ai jamais rencontré ces paroles ailleurs. Dans l'hypothèse d'un couplet très local, comme c'est souvent le cas pour les bourrées, peut-être s'agit-il du lieu-dit « La Chapelle », sur la commune de Condat, à une vingtaine de kilomètres de Champs-sur-Tarentaine ?

L'examen du vaste répertoire de Joseph Perrier nous révèle un certain nombre de mélodies de bourrées apparentées entre elles. Bien que souvent déclinées en plusieurs versions plus ou moins proches, elles sont néanmoins individualisées : les couplets chantés permettent au musicien de les différencier, même quand elles se ressemblent beaucoup. Par exemple, des paroles avec un nombre différent de vers induisent des détails rythmiques caractéristiques qui aiguillent vers une version de l'air.

Ainsi, on peut tenter de tracer un chemin d'évolution mélodique du plus simple au plus développé, de « La calha » à « Lo curat de la chapela », en passant par « Dròllas qu'avetz d'auganhas », « Chas la mair Antoèna », « En passant per la plancheta », « Las bravas e las laidas », tous ces airs figurant au répertoire de Perrier et que nous allons écouter.

Ce large répertoire se trouve dans la région du Massif central entendue de manière très large. Voici la géographie musicale de ces bourrées à trois temps du Massif central, de façon schématique :

 
Bourrés à trois tempsBourrés à trois temps

Sur ces cartes, j'ai indiqué (très grossièrement) les départements dans lesquels les collectes de répertoires traditionnels ont fait apparaître des bourrées à trois temps, dans l'état actuel de mes connaissances :

  • en rouge, quand ces bourrées constituent un élément fondamental du répertoire,

  • en orange, quand elles sont plus secondaires, ou alors présentes surtout dans une partie du territoire

  • en jaune, quand il s'agit d'une présence plus sporadique ou anecdotique.

 

L'évolution des mélodies

Étude d'une famille de mélodies toutes apparentées entre elles, diversifiées à partir d'un archétype simple

Au fur et à mesure que l'on approfondit sa connaissance du répertoire de bourrées à trois temps, on constate que la plupart des airs se rencontrent sous de multiples variantes. On est aussi amené à faire des rapprochements entre des thèmes apparentés, bien que différenciés en apparence.
Ainsi, les deux mélodies de bourrées qui sont le sujet de ce travail, Lo curat de la chapela et La calha ("La caille"), bien que très différentes, peuvent se rattacher toutes deux à une famille de bourrées plus simples, dont la bien connue La calha pourrait être l'archétype.

Voici la bourrée La calha dans son interprétation par Joseph Perrier :

La calha, par Joseph Perrier. Enregistrement d'Eric Cousteix

Mais on peut encore élargir la recherche, cette mélodie, La calha, ayant elle-même des versions à deux temps, dont on peut retrouver un antécédent mélodique évident dans une chanson remontant au XVIIe siècle.

En partant de là, il serait possible de retracer un hypothétique arbre évolutif, dont les différentes branches aboutiraient à plusieurs familles distinctes de chansons traditionnelles.
Certaines versions joueraient le rôle de « chaînons manquants », permettant de saisir les ressemblances entre les airs, à travers leur diversité rythmique, modale et mélodique
.

C'est ce que nous allons tenter de faire, en découvrant ce répertoire des bourrées à trois temps du Massif central.

Avertissement sur les transcriptions

Nous donnons à écouter dans ce travail un grand nombre de pièces musicales accompagnées de transcriptions. Lorsqu’une pièce n’a pu être donnée à entendre, elle est dans la mesure du possible exposée via une transcription.
Cette série de transcriptions vise à rapprocher entre elles un grand nombre de mélodies, parfois très différentes, mais que l'on peut rattacher à un même « arbre généalogique ». Quelle que soit leur tonalité d'origine, toutes les mélodies ont été ici retranscrites et transposées en tonalité de Ré, afin d'être comparées plus facilement.

Dans le cas de la transcription de mélodies issues d'enregistrements sonores, on ne s'est attaché qu'à noter une ligne mélodique principale, en laissant de côté les ornementations. Quelques variantes mélodiques ont été prises en compte, mais pas de façon exhaustive, et on n'a pas détaillé non plus les micro-intervalles. La plupart des sources sonores étant données à écouter, il faut s'y reporter pour appréhender la réalité des interprétations.

Structure

Développement mélodique et transparence rythmique

Des variantes de mélodies apparentées chez Joseph Perrier, Henri Lachaud et Antoine Bouscatel

Nous allons examiner quelques traits de cette évolution buissonnante, en nous appuyant sur un corpus de plusieurs dizaines de variantes et mélodies apparentées autour de « La calha » (d'après des sources tant écrites que sonores). Le répertoire étendu du seul violoneux Joseph Perrier comprenait un nombre remarquable de mélodies appartenant à cette famille (non sans interpolations parfois) : La calha ("La caille"), qui est la plus simple, Las bravas e las laidas ("Les belles et les laides"), Dròllas qu'avetz d'auganhas ("Filles qui avez des noisettes"), Chas la mair AntoénaEn passant per la plancheta ("En passant par la planchette"), et pour finir Lo curat de la chapela ("Le curé de la chapelle"), la plus complexe.

Écoutons une première fois ce corpus :

La calha ("La caille"), par Joseph Perrier. Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO
 
 
Las bravas e las laidas (Les belles et les laides), par Joseph Perrier (violon). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO
Las bravas e las laidas (Les belles et les laides), par Joseph Perrier (chant). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO
 
 
 Dròllas qu'avetz d'auganhas (Filles qui avez des noisettes), Joseph Perrier (violon). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / AMTA (Album cassette "Musique du Canton", 1987)
Dròllas qu'avetz d'auganhas (Filles qui avez des noisettes), Joseph Perrier (chant). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / AMTA
 
En passant per la planchèta, Joseph Perrier (chant). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO
En passant per la planchèta, Joseph Perrier (violon). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO
 
Lo curat de la chapela, par Joseph Perrier (violon). © Eric Cousteix / BIPO
Joseph Perrier, chant de Lot curat de la chapela. Enregistrement d'Eric Cousteix
 

Comment comprendre le développement mélodique de ces bourrées qui sont liées entre elles ? Je souhaite ici le faire entendre :

 

Développement mélodique à partir d'une série de bourrée de Joseph Perrier, de la plus simple à la plus développée, par Jean-Marc Delaunay. © CRMTL

Un autre exemple-phare de ce travail est la bourrée des Monédières Maire se sabias ("Ma mère si tu savais"), jouée au violon par Henri Lachaud :


Henri Lachaud, Maire se sabias, aussi dite Bourrée de Chaumeil. Enregistrement en 1978 par Olivier Durif
 

Cette bourrée est à mon avis également issue de La calha en passant par Au bòsc de la fuelhada, autre bourrée ici interprétée par Alfred Mouret : 


Au bosc de la fuelhada, par Alfred Mouret. Enregistré en 1977 par Olivier Durif
 

Cette filiation m'est apparue à l'écoute de la version de Monsieur Rouffet, violoneux de Saint-Bonnet-près-Bort en Corrèze, qui représentait le "chaînon manquant" entre ces airs :

 

Bourrée de Rouffet, par M. Rouffet. Enregistré par Olivier Durif à Saint-Bonnet-près-Bort en 1975. © Durif/ BIPO
 

Autour de la version du violoneux Henri LachaudMaire se sabias est ainsi représenté par un ensemble assez homogène de versions, et très représentatif du style de ce pays du centre de la Corrèze. On retrouvera davantage de précisions sur cette bourrée ici.

Enfin, l'interprétation d'Antoine (dit Antonin) Bouscatel de La calha bela calha ("La caille belle caille", transcrit La caillo bello caillo de façon impropre dans le catalogue Gallica) à la cabrette(cornemuse à soufflet auvergnate) est le point culminant, dans un tout autre style, d'un autre rameau de notre arbre évolutif :


La calha bela calha, par Antoine Bouscatel. Publié en 1983, disque vinyl "Bouscatel - Roi des cabretaires - Les origines du bal musette" (ed. Musiciens Routiniers). Version numérisée source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
 

Cette version d'une bourrée à 3 temps, au départ très simple et répandue à travers tout le Massif Central, montre à quel point l'inventivité des instrumentistes populaires peut transfigurer le répertoire chanté, par l'ornementation et la variation mélodique. Comme pour Lo curat de la chapela de Joseph Perrier et Maire se sabias d'Henri Lachaud, autres mélodies instrumentales qui se rattachent à la même famille mélodique, le rapport de parenté avec les versions chantées de « La calha » est presque indiscernable.
Pour prendre conscience de cette filiation, il faut rassembler et comparer de nombreuses versions, dont certaines sont les « chaînons manquants » qui éclairent le lien de parenté entre deux mélodies dissemblables.

D'autres enregistrements permettent de suivre cette lignée mélodique de « La calha » dans le milieu des musiciens auvergnats et rouergats de Paris.

Dans la documentation de cet article, on pourra consulter de nombreuses autres versions sur lesquelles je me suis appuyé, en rassemblant diverses sources : enregistrements de collectages de violoneux et chanteurs d'Auvergne et du Limousin, enregistrements commerciaux anciens sur disques (cabrette, accordéon), partitions de sources écrites plus anciennes, ainsi que mes retranscriptions de tout ce répertoire

 

En remontant vers les sources : la "transparence rythmique"

Plusieurs mélodies de chansons anciennes ou traditionnelles sont apparentées, bien qu'étant rythmées différemment : leurs paroles ont en commun une même coupe.

La bourrée de La calha (ou « l'esclopeta », c'est-à-dire la « sabotée » en langue occitane) est répandue dans tout le Massif Central sous sa forme à trois temps. La version la plus connue est celle du compositeur Joseph Canteloube, qui l'a harmonisée dans ses « Chants d'Auvergne », et publiée à la même époque (années 1920) dans le recueil de chants et danses de « La Bourrée », groupe de musiciens originaires du Massif Central à Paris. Ce groupe ayant servi de matrice ou de modèle à tous les autres groupes folkloriques en Auvergne et Limousin, cette version a ainsi été largement diffusée. En voici la partition et une version interprétée par Jean Chabozy en 1977 :

 
 La calha, par Jean Chabozy, enregistré le 1er mars 1977 par Olivier Durif. © Durif / BIPO

En Limousin, une version en mode mineur et à la structure différente, apparaît dans le recueil de François Célor à la fin du XIXe siècle :

 

Sous ses différentes versions, cette chanson semble propre aux provinces occitanophones, du Massif Central aux Pyrénées, comme l'indique l'inventaire fait par Patrice Coirault.
Louis Lambert, en 1906, donne de La calha des versions pyrénéennes, aux paroles similaires, mais dont la mélodie est rythmée à deux temps.

 
 
 

Malgré cette différence rythmique, sa ligne mélodique semble proche de la version de Canteloube.
Les chants recueillis lors de l'enquête Fortoul (1852-1876), ainsi que le recueil d'Emmanuel Soleville donnent des versions du Quercy très semblables.

 
 

Toutes ces versions binaires sont directement apparentées à une mélodie du XVIIe siècle : « Belle et charmante brune » ou « Votre mari est de glace », qui remonterait au moins à 1666 (d'après le Recueil de chansons choisies en vaudevilles (…) depuis 1600 Jusques Et Compris 1697, recueil établi vers 1731). Cet air figure dans différents autres recueils du XVIIIe siècle, par exemple les "Brunettes et Petits Airs Tendres" de Ballard (Tome I, p. 148, 1703) ou "Le Théâtre de la Foire" (Tome I, air n°90, 1721). Il a été utilisé dans diverses pièces de théâtre.

 
 

Les paroles de ces différentes chansons ont en commun une même coupe poétique, soit F6M4 (un vers de six syllabes à terminaison féminine, suivi d'un vers de quatre syllabes à terminaison masculine) :

A ! dija-me la calha - Ont as ton niu
Sus-naut sur la montanha - Tot pres dau riu
(version courante)

« Belle & charmante brune - Pour qui je meurs
Si je vous importune - De mes langueurs
La plainte en est commune - A tous les cœurs »
(Ballard, Brunettes)

En s'intéressant à cette coupe, assez rare dans le répertoire français, on met à jour des parentés mélodiques entre plusieurs familles de chansons traditionnelles, en partie étudiées par Marlène Belly (1977, "'Le miracle de la muette', un air, un timbre, une coupe", in J. Le Floc'h (dir), Autour de l'oeuvre de Patrice Coirault, Saint-Jouin-de-Milly, Modal, 84_99).
Les airs de certaines de ces lignées ont des rythmes ternaires à 6/8. Une de ces chansons, très courante dans certaines parties du Massif Central (en particulier dans le Puy-de-Dôme), appartient au genre des revelhets, ou chants de quête de la Semaine Sainte :

« Écoutez un miracle - Petits et grands
Arrivé dans un village - Y a pas longtemps

C'est une jeune fille - Qui n'a que quinze ans
Qui crie de sous sa tombe - Je veux sortir  (...)»

(selon la version répandue en Auvergne)

 
 
 
 
 

La mélodie de ce dernier chant ressemble beaucoup, malgré la différence de rythme, à certaines versions de « La calha », ainsi qu'à une autre bourrée, de façon encore plus évidente :

Un jorn d'aquesta prima - D'aquest' estiu   ("Un jour de ce printemps - De cet été")
La bela Margarida - Tombèt al riu    ("La belle Marguerite - Tomba à l'eau")

Il est par exemple chanté par Marguerite Tissier, du canton de Murat dans le Cantal :


Un jorn d'aquesta prima, par Marguerite Tissier. © AMTA
 

On retrouve ces paroles dans l'Aveyron, chantées par Valentin Brugel, sur un air à deux temps, que l'on peut écouter ici :
https://www.occitan-aveyron.fr/fr/diffusio/source/campouriez/un-jorn-d-aquesta-prima_SRC2140

Cela confirme encore la facilité du glissement des paroles d'un air à l'autre, des airs d'une mesure à l'autre, quand ils partagent une même coupe.

Ainsi, les sources dont nous disposons peuvent suggérer les grandes lignes d'une évolution (sans certitude toutefois) : les airs binaires pourraient être antérieurs aux autres, ayant éventuellement leur source dans l'air ancien de brunette.
Cette famille mélodique se serait diversifiée, en servant de support à différents textes de chansons traditionnelles sur des rythmes binaires ou ternaires, l'une des branches s'étant adaptée à un rythme de montagnarde, ou bourrée à trois temps, dans le Massif Central.

Nous proposons d'entendre cette "transparence rythmique" (diversification rythmique d'une famille mélodique) par le jeu des pièces suivantes, qui montre leur filiation mélodique avec un changement de mesure :

-  Belle et charmante brune > La calha (binaire) > La calha (3 temps)
Ecouter un miracle (binaire) > Ecouter un miracle (ternaire) > Un jorn d'aquesta prima

Jouées par Jean-Marc Delaunay (CRMTL)


Filiation mélodique et transparence rythmique, par Jean-Marc Delaunay. © CRMTL

Les bourrées chantées : quand les paroles transforment les airs

De nouvelles variantes mélodiques se créent quand on adapte un air à des paroles différentes

L'évolution d'une mélodie peut être influencée par des modifications dans les paroles. Ainsi, certaines versions limousines de La calha présentent des éléments de refrain intercalés ainsi que des répétitions, qui modifient et compliquent un peu la structure des phrases musicales :

A ! calha bela calha

Ent as ton niu [bisser les deux vers]

Ent as ton niu m'amor [3 fois]

Ent as ton niu

Ô caille, belle caille

Où as-tu ton nid

Où as-tu ton nid m'amour

Où as-tu ton nid

(recueil de François Célor)

On pourra aussi voir des exemples de ce phénomène dans deux versions d'une chanson en rythme binaire, La belle qui trouve le nid de l'alouette (type 107 du catalogue Coirault). Les mélodies de ces deux versions, se rattachant à notre famille (très proches de Ecoutez un miracle, vu plus haut), sont modifiées par des refrains et répétitions de vers, qui éloignent soit la première, soit la seconde phrase de la forme archétypale :

1)    La cueilleuse de joncs (Berry, recueil Barbillat-Touraine, I-33) 

"Quand j'étais seule chez mon père - Enfant petit
Il m'envoya seulette - Les joncs cueillir
Malirette - Les joncs cueillir"

Part16

2) Mon père m'envoi-t-à l'herbe (Lorraine, recueil Champfleury-Weckerlin p. 166)

"Mon père m'envoi-t-à l'herbe - Au bois joli - Au bois joli
Je ne cueille point d'herbe - Je cherche un nid
Le serviteur que j'aime - N'est point ici"

Part15

Par ailleurs, l'adaptation d'un nouveau couplet engendre des transformations de la mélodie quand le nombre de syllabes diffère : ainsi, Au bòsc de la fuelhada, dont l'air est souvent très proche de La calha, génère un petit développement mélodique dans la première phrase, en raison de sa coupe qui comprend deux syllabes de plus au deuxième vers :

Au bòsc de la fuelhada - Ma miona li es

Ma miona li es - Que li garda

Ma miona li es - Que li languit

Au bois de la feuillade - Ma mignonne y est

Ma mignonne y est - Qui y garde

Ma mignonne y est - Qui y languit

(d'après Canteloube, recueil de « La Bourrée »).

Part02

Dans cette version, les paroles sont associées à des phrases de longueur différente (8 puis 6 mesures). Les mêmes paroles, légèrement transformées par répétition de certains mots, donnent une structure plus uniforme à 8 mesures dans des versions courantes dans la région de l'Artense :

Au bòsc de la fuelhada - Ma miona li es

Ma miona li es - Que li garda que li garda

Ma miona li es - Que li garda e li languit

Au bois de la feuillade - Ma mignonne y est

Ma mignonne y est - Qui y garde qui y garde

Ma mignonne y est - Qui y garde et y languit

Cette version est celle chantée par Eugène Amblard, à Picherande, dans le Puy-de-Dôme :

Eugène Amblard, Dins lo bosc de la fuelhada. Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO

B13 17

On peut aussi observer Las bravas e las laidas ('Les belles et les laides"), qui a des phrases de 4/6 mesures chez Joseph Perrier, et 4/8 mesures chez André Gatignol. Ecoutons leurs interprétations :

Chas la maire Antoèna - Las bravas par André Gatignol. Enregistré par Eric Cousteix à Saint-Genes-Champespe © Cousteix-AMTA / BIPO

Las bravas e las laidas, par Joseph Perrier (violon). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO

Las bravas e las laidas, par Joseph Perrier (chant). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO

A26 30

Tout en gardant la même base mélodique, des nouveaux couplets développent cette base, avec un premier vers de 7 syllabes au lieu de 6 précédemment, toujours chez Joseph Perrier, dans deux autres bourrées  :

En passant sur la plancheta - Lo pé m'a mancat (...)  "En passant par la planchette [petit pont] - Le pied m'a manqué
Ici on voit une coupe F7M5 :

En passant per la planchèta, Joseph Perrier (chant). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO

En passant per la planchèta, Joseph Perrier (violon). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO

De la même manière dans notre oeuvre principale, Lo curat de la chapela (Joseph Perrier), la base mélodique est développée : 

Lo curat de la chapela - Fasià dançar la Lisabet    "Le curé de la chapelle - Faisait danser Elisabeth"
Ici la coupe est F7M8.

L'adaptation de nouveaux couplets sur un air peut aussi, même sans ajouter de notes supplémentaires, modifier les valeurs rythmiques pour les faire correspondre à l'accentuation du texte. Par exemple , une valeur longue sera inversée avec une courte pour mieux tomber sur la syllabe accentuée du mot.

On peut constater aussi que certaines versions de notre famille mélodique se rapprochent occasionnellement de bourrées appartenant à d'autres lignées, par emprunts de phrases : par exemple, la seconde phrase de Au bòsc de la fuelhada, dans les versions les plus courantes (voir celle d'Eugène Amblard ci-dessus), adopte un profil mélodique très semblable à la première phrase de la bourrée bien connue Son davalats los garçons de la montanha ("Ils sont descendus, les garçons, de la montagne"). Cette bourrée peut être écoutée dans une version jouée par Jean-Marie Chassagne ici : http://patrimoine-oral.org/dyn/portal/index.seam?page=alo&aloId=36117&fonds=3&cid=3044 (Base Interrégionale du Patrimoine Oral, collectage Eric Cousteix).

De même, quand Joseph Perrier joue sa version de En passant sur la plancheta, autre thème bien connu depuis des recueils du XIXe siècle, sa première phrase semble un emprunt fait à la famille mélodique de La calha, combinée à une seconde phrase qui, elle, reste typique de La plancheta. Nous redonnons ici pour mémoire ses versions au violon de ces deux bourrées :

La calha. Joseph Perrier, violon. Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO

En passant per la planchèta, Joseph Perrier (violon). Enregistrement d'Eric Cousteix. © Cousteix / BIPO
Représentations et analyses

Variations, couleurs modales et lignées de mélodies

Des bourrées chantées aux versions instrumentales

Les instrumentistes ornent et développent des mélodies de bourrées, et en donnent des versions plus complexes

En général, les versions chantées des bourrées sont des formes archétypales, assez simples car de style syllabique: une syllabe des paroles correspond en général à une seule note de l'air. Ce répertoire, connu de tous avec ses paroles, sert de base à des interprétations instrumentales qui, elles, peuvent être beaucoup plus développées et ornées, que ce soit au violon, à la cabrette ou à l'accordéon.

Henri Tournadre, violoneux de Champ-sur-Tarentaine (partie cantalienne de l'Artense), utilisait le terme « doubler les bourrées », qui renvoie à la pratique du « double » dans la musique baroque, c'est-à-dire une version très ornée et pleine de monnayages (remplissages rythmiques en valeurs courtes), jouée ou chantée à la suite d'un premier couplet « simple ».

Nous donnons ici un extrait de son témoignage et de son explication de cette pratique de "doubler les bourrées" :

 Henri Tournadre, airs à danser à la voix (suite), 26 juin 1978 à Marchal (Cantal). Enquêteurs Durif, Gabriel et al. Droits DR, collection CRMTL

Ce témoignage est extrait d'un long entretien où Henri Tournadre chante de nombreux airs, accompagné des enquêteurs et musiciens Gabriel Durif, André Ricros, Alain Ribardière et Olivier Durif, que l'on peut trouver aux liens suivants : 
- Portail du patrimoine oral, consulté le 16 décembre 2020, http://stq4s52k.es-02.live-paas.net/items/show/6390.
- Base du Base Interrégionale du Patrimoine Oral : http://patrimoine-oral.org/dyn/portal/index.seam?aloId=20671&page=alo&fonds=4

On retrouve souvent ce procédé chez les chanteurs expérimentés de danses du Massif central, tels Henri Tournadre (de Marchal, Cantal) ou Jean Chabozy (de Larodde, Puy-de-Dôme) : après avoir exposé une fois ou deux le thème simple avec ses paroles, ils continuent « au tralala », c'est-à-dire en chantant en onomatopées (« Tra ladélidéla, tradéla lon ladéladéline... ») avec toutes ces « diminutions », souvent en degrés conjoints qui renvoient directement aux versions instrumentales de ces airs.

Henri Tournadre, La fuelhada (La feuillade), chant et tralala. Enregistré à Champs-sur-Tarentaine, 1975-76, par Olivier Durif. © Durif / AMTA
Henri Tournadre, "La fuelhada", chant et tralala, deuxième version. Enregistré à Champs-sur-Tarentaine, 1975-76, par Olivier Durif. © Durif / AMTA
 
Jean Chabosy, Si ieu n'avia una mia ( Si j'avais une amie), enregistré par Olivier Durif à Tauves en 1977 © Durif / AMTA
 

Et voici la version de Lo curat de la chapela par Jean Cocquard, ainsi que sa transcription :

Lo curat de la chapela au tralala, par Jean Cocquard. Enregistré en 1988 à Lanobre par Olivier Durif.
 
 

Les rythmes engendrés par les paroles, au départ simples et heurtés, finissent par se transformer en longues volutes souples, qui montent et descendent constamment à l'intérieur de la gamme.

Ces versions « doublées » peuvent être associées à un rendu instrumental très lié (son continu de la cornemuse, jeu d'archet « en coulé » au violon) aussi bien que très détaché (jeu piqué de certains accordéonistes, style détaché au violon). Si certains violoneux privilégiaient l'un des styles de jeu (par exemple le jeu en coulé systématique d'Antoine Chabrier, violoneux de Riom-ès-Montagnes, Cantal, dont on peut entendre un collectage complet ici : http://patrimoine-oral.org/dyn/portal/index.seam?page=alo&aloId=28984&fonds=3&cid=613), d'autres, tels Joseph Perrier, Léon Lemmet ou Alfred Mouret, jouaient certains de ces airs « doublés » en coulé, les autres en détaché (plus rarement en mêlant les deux types de coup d'archet dans un même air).

La "transparence modale"

Un air traditionnel peut se rencontrer sous différentes couleurs modales : le mode n'est pas constitutif de son identité mélodique.

L'exemple de notre famille de bourrées permet de mettre en valeur un phénomène remarquable, qui me semble assez général dans les musiques traditionnelles des régions du Massif Central (mais observable bien au-delà), et que l'on peut appeler la « transparence modale ». En effet, on trouve pour une même mélodie des versions utilisant des échelles et des couleurs modales très différentes, alors qu'elle peut demeurer très reconnaissable par son dessin mélodique et les paroles qui lui sont associées.

On peut noter que les versions en modes mineurs sont plus fréquentes dans les collectages écrits anciens (Canteloube, Célor, Chéze-Branchet-Plantadis etc.), et deviennent beaucoup plus rares dans les collectes plus récentes, et même dans les enregistrements des musiciens auvergnats de l'entre-deux guerres, publiés en disques 78 tours.
Le caractère modal majeur est dominant dans toutes les versions instrumentales, cette évolution étant peut-être due aux contraintes/facilités techniques propres à certains instruments, chez lesquels le jeu en mineur était difficile voire impossible. On peut aussi conjecturer un changement de goût chez les musiciens ou leur public.

En tout cas, le glissement d'une mélodie d'un mode à un autre me paraît un phénomène assez ancien et généralisé dans les répertoires traditionnels. Chez certains violoneux, notamment dans les pays auvergnats de l'Artense et du Cézallier (Joseph Perrier, Alfred Mouret, …), on rencontre parfois des réminiscences de couleurs mineures sous forme de tierce « neutre » ou de tierce mineure haute, mais souvent sous une forme instable ; nous aborderons plus loin ce point.

Démonstration de diverses couleurs modales : variantes micro-tonales sur une mélodie de base, par Jean-Marc Delaunay. © CRMTL 2020

La charpente fondamentale de l'échelle

Les degrés fixes de l'échelle (1, 2 et 5) constituent l'ossature de la mélodie, constante à travers les versions.

La comparaison des différentes versions, à travers leur diversité modale et rythmique, permet de discerner un cadre fixe, une « charpente » formée de certains degrés fondamentaux, reliés par des notes plus fluctuantes qui donnent la couleur modale.

La pratique d'un instrument traditionnel permet de ressentir cela intuitivement, cette charpente étant concrétisée par des doigtés-clés, souvent en relation avec la structure même de l'instrument. Par exemple pour le violon, cette charpente correspond aux cordes à vide de l'instrument, et à leurs octaves qui se jouent avec l'annulaire de la main gauche. Cela donne, pour une mélodie en tonalité de Ré, les notes : La - -  Mi - - La, soient les degrés : V( grave) - - I / II - - V (en doigté de violon : corde à vide – 3e doigt – corde à vide – 3e doigt).

Sur une vielle ou une cornemuse, on retrouve aussi la grande importance de cette suite de degrés, qui ont un rapport privilégié avec les bourdons (avec lesquels ils sont en rapport d'unisson, d'octave, de quinte ou de quarte). Cette charpente constitue le cadre fixe de ce qu'on appelle en général la forme plagale d'un mode, forme qui est majoritaire dans les musiques du Massif Central : c'est-à-dire que beaucoup de mélodies s'étendent sur un ambitus d'environ une octave, le premier degré ou tonique étant situé au milieu de cette octave.

Il faut quand même ajouter que même ces notes « fortes », théoriquement fixes, sont chez certains violoneux parfois « tirées vers le haut » avec un fort vibrato qui masque le fait qu'elles échappent ainsi à la justesse définie par la sympathie (résonance des cordes à vide)Joseph Perrier en particulier, utilise ainsi l'effet de battement, de conflit avec la résonance des cordes, pour obtenir un La aigu plus sonore et brillant, très caractéristique de sa sonorité. On peut l'entendre dans le jeu de la pièce principale de cette étude, Lo curat de la chapela (pièce musicale en haut de page, transcription ci-dessous).

 

Les degrés variables

Les autres degrés sont plus variables : leurs variations (par demi-tons ou micro-tonales) établissent la couleur modale de la mélodie.

Les autres degrés sont plus ou moins variables selon les versions mélodiques, notamment chez les chanteurs et les violoneux, dont l'instrument permet toutes les nuances micro-tonales. Ainsi, le troisième degré peut être haut ou bas, conférant à la mélodie un caractère majeur ou mineur, mais aussi parfois « entre-deux », avec un Fa « demi-dièse » (c'est-à-dire environ ¾ de ton au-dessus du Mi de la corde à vide). Dans ce cas, la couleur modale est ressentie comme un peu déroutante pour les oreilles modernes.
Joseph Perrier emploie ce doigté pour la plupart des airs de la famille de bourrée que nous étudions : parfois, il le fait de façon constante au cours d'une interprétation. Mais le plus souvent, c'est seulement occasionnel, à certains endroits d'une mélodie qui pour le reste est plutôt interprétée en mode majeur, comme par exemple dans ces deux interprétations de La calha et En passant per la plancheta :

En passant per la plancheta, par Joseph Perrier, chant et violon (enregistrement Eric Cousteix)
 
La calha, par Joseph Perrier (enregistrement Eric Cousteix)
 

On remarque aussi que l'emploi de ces couleurs modales pouvait varier suivant les interprétations, à des moments différents, du même air par Perrier.

Dans un style plus conventionnel, une version en duo cabrette-accordéon (Martin Cayla et Adrien Bras) voit l'air passer de majeur en mineur d'une phrase à l'autre, ce qui confirme la facilité de ce glissement modal du 3e degré, dans notre famille de mélodies.

 

Le septième degré est lui aussi variable : la septième majeure dite « sensible » en musique classique, un demi-ton sous la tonique, est bien sûr très fréquente, mais souvent adoucie en étant jouée ou chantée un peu plus bas que la note de la gamme tempérée (par exemple au violon en tonalité de Ré, il s'agit du Do dièse bas, qui est la tierce majeure naturelle, résonante, de la corde à vide La). D'autre part, des transcriptions solfégiques de collectages anciens comportent une sous-tonique basse, un ton au-dessous de la tonique (le Do, en ton de Ré), surtout dans des modes mineurs (voir dans les recueils de Célor, Canteloube …).

Dans les enregistrements de chanteurs et de violoneux, on peut parfois entendre ce degré en version non tempérée, c'est-à-dire un peu plus haut que le Do théorique (Il s'agit du Do+ qui est la tierce mineure naturelle du La de la corde à vide). En revanche, le septième degré en position « entre-deux » (soit Do « demi-dièse ») me paraît beaucoup plus répandu chez les violoneux.

Ces trois nuances de la sous-tonique sont souvent confondues par les auditeurs actuels, et les échelles qui en résultent abusivement assimilées à un « mode de Sol » ou mode mixolydien. L'écoute attentive permet de dire que celui-ci est finalement peu fréquent sous sa forme véritable : les accordéonistes issus d'une culture musicale régionale, même imprégnés de la musique des violoneux (tels Jean Ségurel en Corrèze, lui-même ayant faits ses débuts au violon), font systématiquement le choix du mode majeur, et jamais celui du « mode de Sol », quand ils transposent sur leur instrument les airs traditionnels. Malgré cela, la sous-tonique assez basse (¾ de ton ou bien un ton mineur sous la tonique) est un marqueur très fréquent de la musique de violon traditionnel.

Dans les exemples sonores donnés ici, on l'entendra beaucoup chez les musiciens corréziens des Monédières comme dans Maire se sabias par Henri Lachaud (ci-dessous), également dans l'Artense (Jean-Marie Tournadre - ci-dessous- également, André Gatignol, etc), mais jamais chez Joseph Perrier.

Henri Lachaud, Maire se sabias, aussi dite Bourrée de Chaumeil. Enregistrement en 1978 par Olivier Durif
 
Jean-Marie Tournadre, Au bosc de la fuelhada. Champs-sur-Tarentaine, 1975 (Enregistrement DR)
 

Le quatrième degré peut lui aussi prendre plusieurs positions : on peut souvent trouver une quarte augmentée (Sol dièse en ton de Ré) au titre d'altération accidentelle, par attraction dans un mouvement de broderie mélodique autour du cinquième degré aigu (voir par exemple « L'esclopeta » dans la version du cabretaire Victor Allard).

 

En dehors de cette possibilité accessible aux instruments capables de chromatisme, les violoneux exploitent d'autres nuances micro-tonales plus fines. Un quatrième degré légèrement plus haut que le tempéré me paraît un cas très général : il s'explique par la consonance, cette note étant fréquemment en relation mélodique avec le deuxième degré (toujours en ton de Ré, il s'agit d'un Sol un peu rehaussé que j'appelle Sol+, qui est la tierce mineure naturelle du Mi de la corde à vide du violon). Joseph Perrier l'utilise assez systématiquement.

Plus surprenant à l'oreille, le quatrième degré peut aussi être en position « entre-deux », ¾ de ton sous le cinquième degré (Sol « demi-dièse », note donnant la couleur caractéristique de la musique de trompe de chasse). Certains violoneux utilisent un doigté symétrique, identique sur les deux cordes aigues de leur instrument : le septième et le quatrième degré, tous deux joués par le majeur de la main gauche, sont alors à la même position (par exemple Do+ et Sol+, ou bien Do demi-dièse et Sol demi-dièse) ; même chose pour les sixième et troisième degrés, joués par l'index.

Le sixième degré est plus rare dans ces mélodies, au moins dans la partie basse de l'échelle. Il est en revanche fréquent en note aigüe, au sommet de l'échelle. Il peut être un peu plus bas que la note de la gamme tempérée, en particulier quand il apparaît dans le bas de l'échelle. Le violoneux Alfred Mouret utilisait souvent un sixième degré « entre-deux » (si demi-bémol) dans l’aigu de l'échelle (note jouée avec l'auriculaire sur la corde de Mi).

Lignées mélodiques: les degrés d'appui des phrases

En comparant les notes principales sur lesquellles s'appuient les mélodies, on peut repérer des sous-familles d'airs plus étroitement apparentés entre eux.

L'évolution du schéma des notes d'appui (notes plus longues, sur les temps forts et les repos des phrases) constitue un autre facteur de l'évolution des mélodies.
Certaines versions mettent l'accent sur un nouveau degré à un endroit de la phrase musicale, et en font ainsi bifurquer l'évolution vers de nouvelles variantes. On pourrait essayer ainsi de retracer une sorte d'arbre généalogique de notre famille mélodique, en ordonnant toutes les variantes suivant leur proximité selon ce critère. Je n'ai fait qu'entrevoir ce travail, qui demande d'avoir une vue d'ensemble et de détail sur la centaine de versions que j'ai pu réunir. Je n'en donnerai donc ici que quelques exemples.

Le début de la première phrase est en levée, et le premier temps fort est la plupart du temps sur la tonique. Très souvent, la note de levée est sur le cinquième degré grave, l'air commence donc par un mouvement de quarte ascendante V-I. La phrase va ensuite continuer à monter, s'appuyant à la deuxième mesure, soit sur le III, soit sur le IV, (plus rarement sur le II ou le V) ce qui détermine autant de nuances mélodiques.
Ensuite, il y a deux profils possibles : le passage par un point culminant (IV ou V) puis une descente et un repos sur le II ; ou bien une montée rapide et une insistance sur le V aigu, sur lequel se fera le repos, « en l'air ». Dans ce profil, les degrés VI aigu et IV (souvent augmenté, par forte attraction du V) servent de broderie et gravitent autour du V.

Les variantes peuvent ainsi être classées selon les grands traits de leur mouvement mélodique. Il en va de même pour la seconde phrase : les versions instrumentales développées de La calha et toutes celles issues de Au bòsc de la fuelhada se rattachent à deux types principaux :

- Dans le premier type, cette phrase commence autour du V aigu et redescend s'appuyer sur le II, comme ici dans dans la version de Dins lo bòsc de la fuelhada ("Dans le bois de la feuillade") par Eugène Amblard :

Eugène Amblard, Dins lo bosc de la fuelhada, enregistrement par Eric Cousteix
 

- Dans le deuxième type, qui comprend les versions corréziennes de Maire se sabias ainsi que certaines versions artensières (Lo curat de la chapela, etc.), la phrase commence par un motif s'appuyant sur IV et II, ce qui donne un tout autre climat.

L'univers musical

Musiciens et chanteurs, ouvrages et disques

Bibliographie et discographie des œuvres citées

On pourra consulter et télécharger la plupart de ces ouvrages sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale Française (https://gallica.bnf.fr/accueil/?mode=desktop) ou d'autres bibliothèques, sauf ceux qui ont été réédités en fac-similé ces dernières décennies.

Recueils de chants traditionnels : Auvergne et Limousin

          Recueil Célor :

Chansons populaires et bourrées recueillies en Limousin par François Celor (Pirkin) (Brive, Impr. Roche, 1904, Extrait du Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corréze, Tome XXVI) Publié en plusieurs livraisons dans cette revue dans les années 1890.

          Recueil Lemouzi :

Chants et chansons populaires du Limousin - textes recueillis par Jean-Baptiste Chèze, Léon Branchet et Johannès Plantadis (Tulle, Revue Lemouzi, N°136 octobre1995), fac-similé de l'édition ancienne (vers 1914).

          Recueil de « la Bourrée » :

Recueil de LA BOURRÉE – Chants et danses populaires du Massif Central – Musique revue et mise au point par Joseph Canteloube (5 éditions successives de 1927 à 1935)

          Anthologie Canteloube :

Anthologie des chants populaires français, groupés et présentés par pays ou provinces (Tome II. Fasc. IV. Auvergne) (Paris, Durand, 1951)

          Chants d'Auvergne :

Chants d'Auvergne, recueillis et harmonisés par J. Canteloube (2e série) (Paris, Heugel, 1924)

Recueils de chants traditionnels : autres régions

          Recueil Lambert :

Chants et chansons populaires du Languedoc (...) par Louis Lambert (Montpellier , Imprimerie centrale du Midi, 1905) (réédition en fac-similé : Marseille, Lafitte reprints, 1983)

          Recueil Champfleury Weckerlin :

Chansons populaires des provinces de France - notices par Champfleury ; accompagnement de piano par J. B. Wekerlin (Paris, Bourdillat et Cie, 1860)

          Recueil Barbillat Touraine :

Chansons populaires dans le Bas-Berry par Emile Barbillat et Louis-Laurian Touraine (Châteauroux, E. Rey, 1930-1931) (réédition en fac-similé, La Châtre, Centre de musiques et danses traditionnelles en Berry, 1997)

          Enquête Fortoul :

Poésies populaires de la France, recueillies par les soins du Comité des travaux historiques (1852-1876)

          Recueil Solleville :

Chants Populaires du Bas-Quercy par Emmanuel Soleville (Paris, H. Champion, 1889)
 

Recueils anciens de chants

          Théâtre de la foire :

Le théâtre de la foire, ou L'opéra-comique. Contenant les meilleures pièces qui ont été représentées aux foires de S. Germain & de S. Laurent. (...) Recueillies, revues, & corrigées. Par Mrs. Le Sage & D'Orneval. (10 volumes, 1721-1737)

          Recueil de chansons historiques :

Recueil de chansons choisies en vaudevilles. Pour servir à Lhistoire Anecdotte depuis 1600 Jusques Et Compris 1697 (Manuscrit, vers 1731)

          Brunettes de Ballard :

Brunettes ou petits airs tendres avec les doubles et la basse-continue ; mêlées de chansons à danser ; recueillies, & mises en ordre par le sieur Ballard, seul imprimeur du Roy, &c.  (Christophe Ballard, Paris, 1719-1730)
 

Autres livres et articles

          Catalogue Coirault :

Répertoire des chansons françaises de tradition orale, vol. I La poésie et l'amour (1996) - II La vie sociale et militaire (2000) - III (Religion, crimes, divertissement 2006), par Patrice Coirault et al.  (Bibliothèque nationale de France, 1996-2006)

          Article de Marlène Belly :

« Le miracle de la muette, un air, un timbre, une coupe » par Marlène Belly - Actes du colloque Autour de l'œuvre de Patrice Coirault, Le Floc’h J. (dir.), Saint-Jouin-de-Milly, éditions Modal, 1997, p. 84-99.

Musiciens et chanteurs cités

On pourra écouter en ligne la plupart de ces musiciens et chanteurs sur le Portail du Patrimoine Oral :
http://patrimoine-oral.org/
Les renseignements sur les violoneux ont été rassemblés par Olivier Durif dans « Le violon populaire en Massif Central », document téléchargeable sur le site du Centre  Régional des Musiques Traditionnelles en Limousin, ici : http://crmtl.fr/ressources/patrimoine/le-violon-populaire-en-massif-central/ .
Ces renseignements ont été aussi mis en ligne et complétés par des sources d'autres régions, sur le site violoneux.fr : http://www.violoneux.fr/wiki/Accueil.

Violoneux :

Joseph Perrier, Henri Tournadre (Champs-sur-Tarentaine), Jean-Marie Tournadre, Jean Cocquard, Léon Lemmet, Antoine Chabrier, André Gatignol, Alfred Rochon, Eugène Amblard, Alfred Mouret, Jean-Marie Brandely, Léon Mazières, Henri Lachaud, Julien Chastagnol, Jean Chastagnol, Baptiste Porte, Etienne Malagnoux, Elie Chamberet, M. Rouffet (sans doute Marcel Rouffet), Michel Meilhac, André Rigal.
 

Chanteurs :

Jean Chabozy, Henri Tournadre (Marchal), René Mondoly, Léon Branchet, Jean Vacher, Maria Ischardt, Marie Fayet, René Roche, Marguerite Tissier.
 

Disques comprenant des morceaux cités :

Il s'agit surtout de musique de cabrette et accordéon, des années 1920 aux années 1960, et leurs rééditions récentes en CD ; certains morceaux sont accessibles en ligne sur Youtube ou Gallica.

Allard et Aigueperse - L'Escloupeto ( La Caille )
https://www.youtube.com/watch?v=bU0t8c80fJw

Antoine Bouscatel - "Bourreyo de la Roquebrou : Caillo bello caillo" – 1906
https://www.youtube.com/watch?v=eV7RIDJwyms

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k127306s.r=bouscatel?rk=42918;4
 

Adrien Bras et Martin Cayla - La caille

Musiques traditionnelles d'Auvergne et du Rouergue (CD Marianne Melodie 2003)
 

Aimé Doniat - La caille

https://www.youtube.com/watch?v=hJ3o9MY-lpE&list=OLAK5uy_mSYQi5L6DVnPXYzE9FH9s3OzyVjinsfvg&index=16&t=0s

Michel Meilhac et ses ménétriers, Bernard Meilhac, Gaston Rivière, Jean-Louis Fournier - La  caille

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8825555b/f2.media

Ernest Jaillet, Paul Faye, Lucien Faye – L’escloupeto

https://www.youtube.com/watch?v=k6n8OlMXO8Y

Fredo Gardoni, Puig et Baiz - La Caille

https://www.youtube.com/watch?v=CQpJ4Dh2vIU

Péguri - La caille

Les musiciens aveyronnais à Paris 1926-1977 (CD Conservatoire Occitan CMDT Toulouse Midi-Pyrénées 2001)

André Thivet  - La caille / L'escloupeto

Coffret « 100% Auvergne – André Thivet » (4 CD Marianne Mélodie, compilation 2019)

François Vidalenc - La calha

"Musique d'Auvergne, François Vidalenc joue le diatonique" (Disque 33 tours, Musiciens Routiniers – Discovale, 1980)

http://patrimoine-oral.org/dyn/portal/index.seam?page=alo&aloId=20520&fonds=&cid=2161

Jean Ségurel - « Et vive la bourrée d'Auvergne » (CD Ritm'o-Columbia, compilation 1992)

"Violoneux et chanteurs traditionnels en Auvergne", disque 33T paru en 1977, Le Chant du Monde. 
Collecteur Alain Laribardière

Le contexte

Les violoneux du Massif central

Comme ailleurs en France, une précieuse partie des répertoires dits « traditionnels » d'Auvergne et Limousin a été sauvegardée, avant son extinction, sur des supports « morts » : recueils écrits des XIXe et début XXe siècles, et enregistrements sonores commerciaux pendant l'entre-deux-guerres (disques 78 tours et quelques cylindres).

Heureusement, avant qu'il ne soit trop tard, toute une autre partie des répertoires, et avec elle son arrière-plan humain et culturel (souvenirs, récits et anecdotes, savoir-faire, styles et sons, etc) a pu être transmise de façon vivante, par la rencontre de jeunes musiciens et chercheurs avec une ou deux générations de chanteurs et musiciens populaires âgés.

Cette rencontre s'est faite lors du mouvement de « collectage », principalement au cours des années 1970 et 1980. En particulier, les violoneux rencontrés et enregistrés dans le Massif Central étaient nés entre les dernières années du XIXe siècle et le tout début des années 1920. Ils ont pu témoigner aussi de l'activité des violoneux de la génération précédente. Les renseignements que nous donnons ici sur les contextes de leur musique concernent donc cette période (très approximativement 1860-1940).

Brève contextualisation historique

Le violon dans le Massif central

La densité de la pratique populaire du violon dans ces régions du Massif Central, à la période fin XIXe-début XXe siècle, a de quoi surprendre : des violoneux de l'Artense affirmaient la présence de l'instrument presque dans chaque maison, et l'on pouvait à cette époque acheter des cordes de violon au bureau de tabac d'Egliseneuve-d'Entraigues, petite commune de l'Artense.

Bien sûr, beaucoup de jeunes s'y essayaient, mais tous ne devenaient pas l'égal des grands violoneux dont certains, renommés au-delà de leur canton, pouvaient même susciter l'intérêt de « violonistes de la ville » se déplaçant pour les écouter (d'après un témoignage sur Léger Gatignol dit « Trénou », violoneux de la commune de Besse-en-Chandesse, 63).

Des dizaines d'instrumentistes ont été rencontrés lors d'enquêtes de collectage en Massif Central, auxquels il faut ajouter, bien plus nombreux encore, les violoneux disparus évoqués par les témoins.

Dans son travail Le Violon Populaire en Massif Central - Les violoneux et leur musique (Les sources: Enquêtes et Documents), Olivier Durif établit un inventaire provisoire de ces musiciens, accompagné d'éléments biographiques. Cet ouvrage est disponible ici : http://crmtl.fr/ressources/patrimoine/le-violon-populaire-en-massif-central/
Cet inventaire a depuis été repris et intégré au site internet http://www.violoneux.fr/

Le violon a une longue histoire citadine d'instrument associé à la danse, depuis la corporation des ménétriers, joueurs d'instruments et maîtres à danser, animateurs de toutes les festivités de l'Ancien Régime, jusqu'aux orchestres de bal du début du XXe siècle.

En revanche, le développement d'une forte pratique du violon en milieu rural dans plusieurs régions de France semble être un phénomène relativement récent, qui coïncide avec le début, dans les premières décennies du XIXe siècle, de la production d'une lutherie industrielle, notamment à Mirecourt. Cette production de masse inonde alors le pays de violons bon marché, souvent vendus par correspondance, qui équipent tous les musiciens populaires. Des catalogues proposent toute une gamme de qualités et de tarifs, du violon d'étude au « violon de concert » en passant par le « violon de bal » au son puissant.

On a aussi quelques exemples de fabrication locale d'instruments par des violoneux, depuis le violon de fortune fait de matériaux de récupération faute de mieux, jusqu'à des instruments de facture honorable.

Mis à part les différences de qualité, les instruments utilisés par les violoneux sont en général conformes au violon standard : l'accordage en quinte est la règle générale, même si le diapason est très variable : beaucoup de violoneux collectés s'accordent beaucoup plus bas que le La 440.

Contexte de jeu

Le métier de violoneux

En dehors d'une pratique purement personnelle, pour le plaisir, de mélodies empruntées à des chansons, l'essentiel de la musique des violoneux était tournée vers la danse : animation de veillées familiales ou de voisinage immédiat pour les « petits violoneux », bals de cafés et de mariages pour les violoneux plus réputés, bals d'auberges ou de parquets-salons lors des foires et autres fêtes patronales pour les quasi-professionnels.

Les conditions économiques allaient du bénévolat pur à l'embauche payée par l'organisateur, en passant par le dédommagement en nature et le paiement « au chapeau » ou « à la danse » directement par le public du bal.

Les violoneux étaient le plus souvent seuls, sauf dans le cas de certains musiciens particulièrement réputés qui jouaient à deux pour les bals de foire dans les plus gros bourgs.

L'efficacité du musicien « de routine » (désignant une pratique orale de la musique) dépendait non seulement de l'étendue et du choix de son répertoire, mais aussi de sa « cadence ». Dans le milieu populaire, ce terme désigne la qualité propre à un bon musicien de bal, qui inclut l'intensité et la projection du son, la mise en place rythmique, la pertinence de l'accentuation, qui appellent irrésistiblement le public à la danse.
Non moins important était le talent d'animateur du musicien, qui ne se contentait pas de dévider sa musique, mais devait être capable d'entretenir et de relancer sans cesse l'ambiance par des chansons, des plaisanteries, des histoires, en interpellant son public et en le faisant rire.

Question d'apprentissage et de transmission

La transmission du répertoire des bourrées à trois temps et des autres danses

Les répertoires

Les bourrées à trois temps constituent le fonds du répertoire de danse de la région du Massif central. L'histoire de ces danses et des airs qui les accompagnent reste très mystérieuse. Au niveau des figures (assez diversifiées) et des pas, de nombreux observateurs ont noté des ressemblances parfois très fortes avec des danses espagnoles et portugaises, voire avec certaines de leurs descendances en Amérique latine (certaines cuecas boliviennes par exemple, voir cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=ToJX5N0awa8 ).

En revanche, les répertoires musicaux ne semblent pas présenter de parenté aussi évidente. Les mélodies de bourrées à trois temps les plus anciennes que nous connaissons (sous le nom de « montagnardes », en Basse-Auvergne autour de 1800) sont des airs chantés très simples, et les montagnardes instrumentales un peu plus tardives que nous connaissons (même région, autour de 1820-1840) sont construites sur les schémas des danses de salon de leur époque, rappelant par leurs arpèges les « walses » ou autres danses allemandes en vogue en ce début du XIXe siècle. À première vue, sauf quelques-unes, les bourrées des violoneux semblent peu apparentées à ces airs, à moins qu'un siècle de transmission orale ne les ait beaucoup modifiés pour créer une musique nouvelle à partir de ce matériau.

Il me semble actuellement vraisemblable que la plus grande partie des bourrées recueillies auprès des musiciens traditionnels sont dérivées de l'évolution instrumentale d'un répertoire chanté beaucoup plus simple, attesté dès la fin du XVIIIe siècle par quelques témoignages. Le sujet de cette étude est d'ailleurs l'examen d'un exemple de ce type de lignage.

Les autres danses jouées par les violoneux sont des danses de couple, la plupart du temps diffusées au XIXème siècle à partir des salons parisiens puis provinciaux, et adoptées dans les bals populaires : valse (très majoritaire après les bourrées), mazurkapolkascottish et leurs variantes. Certains airs adaptés à ces danses sont toutefois de style plus traditionnel, et semblent le recyclage d'un fonds plus ancien.

De façon beaucoup plus marginale, dans l'entre-deux-guerres, certains violoneux ont intégré à leur répertoire des danses plus récentes : marche de bal, fox-trot, tango etc, en vogue à leur époque, au moment même où le violon en perte de vitesse était détrôné dans les bals par l'accordéon.

Quelques facettes du répertoire sortent du registre de la musique de danse, correspondant à d'autres fonctions sociales. Ainsi, lors des mariages, tous les moments de déplacement du cortège de la noce, se faisant à pied, étaient menés en musique. Chaque musicien disposait d'un répertoire d'airs de marches, dédié à cette fonction et enchaînés à volonté, les mélodies elles-mêmes pouvant être d'origines diverses.

D'autre part, dans les terroirs auvergnats et limousins où le violon dominait (Corrèze, plateau de l'Artense, Monts-Dore, monts du Cantal), les violoneux accompagnaient chaque année, au moment de la Semaine Sainte, les groupes de jeunes chantant les « revelhets » lors de la quête nocturne des œufs. Cette coutume est associée à un répertoire, propre à cette région, de cantiques populaires et autres chants (en français et en occitan régional) sur les thèmes de la Passion du Christ, de la mort, du Jugement Dernier, etc.

L'apprentissage

L'apprentissage instrumental était largement autodidacte, même si certains apprentis violoneux pouvaient bénéficier de quelques « leçons » auprès de musiciens plus âgés. Une grande motivation et un bon sens de l'observation, des essais acharnés (souvent en cachette de la famille), et il ne restait plus qu'au violoneux postulant qu'à saisir la première occasion de prouver ses talents naissants pour de vrais danseurs.

Le répertoire était en premier lieu issu d'un fond familial de chansons connues depuis toujours, puis élargi par l'écoute d'autres musiciens, en fréquentant les bals. L'apprentissage oral/aural étant de règle, les mélodies se trouvaient naturellement appropriées et refaçonnées par le mécanisme de la mémorisation puis de la retranscription dans un geste instrumental personnel, d'où une multitude de variantes et de versions pour chaque air. De même, la technique n'était pas standardisée, chaque musicien se forgeant lui-même, suivant sa capacité et ses modèles, son propre vocabulaire de techniques d'archet, d'ornements, d'échelles etc.

Comparaison

Maire se sabias - Henri Lachaud

Maire se sabias, aussi dite « Bourrée de Chaumeil », jouée au violon par Henri Lachaud (La Vedrenne, commune de Chaumeil, Corrèze, 1978). Enregistrement publié originellement dans le disque 33 tours « Violoneux corréziens » (Musiciens Routiniers, 1979) et réédité en CD (CRMTL, 2001).

Il s'agit d'une bourrée à 3 temps (air de danse instrumental).

Henri Lachaud, Maire se sabias, aussi dite Bourrée de Chaumeil. Enregistrement en 1978 par Olivier Durif

Paroles en occitan :

Ma maire se sabias
D'ent' ieu vene d'ent' ieu vene
Ma maire se sabias
D'ent' ieu vene me batriás
Ieu vene de ben lonh
Jugar de ma musica
Ieu vene de ben lonh
Jugar dau violon

Traduction (sans les répétitions) :

Ma mère si tu savais / D'où je viens / Tu me battrais / Je viens de bien loin / Jouer de ma musique / Jouer du violon
 

Commentaire de Jean-Marc Delaunay :

En l'absence de version chantée par Henri Lachaud lui-même, je donne ici les paroles du livret du disque « Violoneux corréziens », avec une retouche dans la première partie (d'après la version de Jean Ségurel), pour une meilleure adaptation à la mélodie. Ces paroles, comme bon nombre de couplets de bourrée, se retrouvent dans d'autres régions occitanophones, adaptées à des rythmiques différentes (par exemple en Provence Lou rigaudoun del calignaire).

Cette bourrée est emblématique de la musique de Chaumeil et des Monédières, jouée par tous les violoneux de cette région, et ensuite popularisée par le disque par le fameux Jean Ségurel, devenu accordéoniste vedette du Limousin après avoir fait ses premiers débuts au violon.
Je trouve l'interprétation d'Henri Lachaud particulièrement prenante par sa rythmique puissante et sa couleur modale renforcée par les ornements et les sons de cordes à videL'adaptation à l'accordéon, si elle conserve la charpente de l'air et sa puissance rythmique, se fait au détriment de ce son original créé par le violon.

Des versions de cet air jouées par des violoneux de l'est de la Corrèze (Ussel, Bort-les-Orgues), moins typées, m'ont fait comprendre que, malgré son apparente singularité, Maire se sabias se rattache au thème mélodique Au bòsc de la fuelhada (ou pour Ségurel « La petiota Janeta » ou « Bourrée des Monédières »), lui-même apparenté à La calha.

Interprétation de la bourrée "Maire se sabias", par Jean-Marc Delaunay (CRMTL) :

Bourrée de Chaumeil / Maire se sabias, par Jean-Marc Delaunay. © CRMTL

Retour