Bulgarie
Chansons et danses de Bulgarie et de Turquie
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Genre :Musique de fête
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Tradition :Davul-zurna, musique des Balkans
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Titre de la pièce:Suite Taksims
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Spécificités:Modes multiples (Eviç - Kürdi - Saba - Nikriz - Pentatonique à l’indienne – Hidjaz - Mixolydien)
Chansons et danses de Bulgarie et Turquie.
Suite : Taksims, Çalın Davulları, Bir Ayrılık Bir Yoksulluk Bir Ölüm, Indiski Kiuchek, Gaydarsko Horo
Interprétation d'une suite de pièces à la zurna par Samir Kurtov.
Enregistré le 10 août 2020 à Kavrakirovo, Bulgarie © Drom
Musiques populaires et modalité en Bulgarie et dans les Balkans
Dans les Balkans et notamment en Bulgarie, les répertoires populaires, souvent perçus comme une forme de syncrétisme artistique, sont un agglomérat de plusieurs conceptions musicales.
On peut y entendre plus ou moins simultanément trois esthétiques différentes :
- Les styles régionaux impliquant des formes mélodiques et des modes particuliers engendrés par les instruments anciens et locaux - la gaïda (type de cornemuse), les flûtes diverses dont le kaval (flûte oblique) et la zurna.
- Les musiques ottomanes et byzantines, musiques à tempérament inégal basées sur la superposition de tétracordes et de pentacordes, qui forment un système de modes appelé “makam” dans la musique ottomane et “dromos” dans la musique byzantine.
- La musique occidentale dans son acception générale stéréotypée (musique classique, jazz…) comprenant les formes tonales, l’harmonie classique, les chromatismes…
La théorie de la musique bulgare telle qu’elle est enseignée dans les académies depuis plus de cinquante ans emprunte à la musique ottomane le système de superposition de tétracordes. Cependant, selon cet enseignement, le tempérament est égal. De plus, les modes locaux inexistants dans le répertoire ottoman sont nommés selon le vocabulaire de la modalité utilisé par la musique classique occidentale (modes dorien, phrygien, mixolydien…)
Le fait que la conception académique bulgare ne prenne pas en compte la microtonalité ne veut pas dire pour autant que la musique que l’on trouve en Bulgarie est à tempérament égal. En effet, un mouvement général « d’occidentalisation » et « d’ajustement » de la musique bulgare et des autres musiques balkaniques a vraisemblablement eu lieu à partir de la fin du XIXème siècle.
Bien que leur musique soit en grande partie fondée sur le système des maqâms ottomans, les musiciens bulgares n’utilisent que très rarement les terminologies correspondantes. En effet, seul le makam « Hijaz » est nommé comme tel. Ceci est probablement dû au fait que ce mode est surexploité dans cette aire géographique.
La pièce : suite de chansons, danses et improvisations
Cette pièce est une suite de chansons, de danses, de taksims ou improvisations dans différents modes enregistré à Kavrakirovo en août 2020.
Samir Kurtov propose un déroulement et des enchaînements de façon spontanée :
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Taksims (improvisations non mesurées)
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Çalın Davulları ("Jouez davuls", chanson turque)
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Bir Ayrılık Bir Yoksulluk Bir Ölüm ("Une séparation, une misère, une mort", chanson turque)
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Indiski kiuchek (danse tzigane à l’indienne)
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Gaydarsko horo ("Ronde du joueur de gaïda")
Les musiciens professionnels en Bulgarie sont amenés à jouer pour des événements communautaires pendant des journées entières. C’est pour cette raison qu’ils sont expérimentés dans l’art de l'enchaînement et qu’ils peuvent produire de longues improvisations et des variations infinies.
Ici, les pièces présentées sont issues à la fois de Turquie occidentale, du répertoire tsigane bulgare et de la musique de Thrace bulgare.
Comme on le voit, le répertoire des musiciens dans les Balkans n’est donc pas obligatoirement “régionalisé”, cela dépend du contexte. Dans le cas de cette vidéo, Samir décide d'interpréter ces pièces afin de se faire plaisir tout en déployant son talent.
Nous avons choisi de présenter et d’analyser cette suite car Samir y montre ses nombreuses capacités.
Samir est ici accompagné de Demir Kurtov, Ognian Fetov et Martin Dimitrov :
- Demir Kurtov y joue également la zurna. Demir est né en 1999 et habite à Kavrakirovo. Il est le neveu de Samir Kurtov et apprend la zurna à ses côtés.
- Ognian Fetov joue aussi la zurna. Ognian est né et habite à Kavrakirovo. Il joue régulièrement au côté de Samir Kurtov au tapan ou à la zurna.
- Martin Dimitrov joue le tapan. Martin est né en 1985 et habite à Kavrakirovo. Il joue du tapan depuis son jeune âge, jouant pour son père qui est danseur folklorique ou pour accompagner Samir Kurtov.
Samir Kurtov mêle sans distinction thèmes, variations, taksims (improvisations non mesurées) et improvisations rythmiques tout en passant en revue de nombreux modes. L’idée est de créer du mouvement et du jeu pour capter son auditoire.
La structure est donc improvisée et les autres musiciens doivent suivre les intentions du soliste.
Contrairement à d’autres styles, il n’y a pas de règles préétablies quant aux modulations, aux enchaînements et aux développements possibles. Les seules contraintes sont l’efficacité musicale et les limites techniques de l’instrument - que Samir dépasse allègrement.
Entendre et analyser la suite de Samir Kurtov : musique ottomane et tempérament dans les Balkans
Afin d’analyser le plus précisément possible la suite jouée par Samir Kurtov, j’emprunte les notions théoriques et les systèmes de notations à la fois de la musique ottomane et de la musique classique occidentale. Je donne plus loin des explications afin d’appréhender plus facilement la théorie ottomane. J'y explique également le fonctionnement du tempérament dans les musiques des Balkans.
La construction de la suite
La suite jouée par Samir Kurtov et ses compagnons est composée de 4 thèmes distincts :
- Çalın Davulları - chanson turque
- Bir Ayrılık Bir Yoksulluk Bir Ölüm - chanson turque
- Indiski Kiuchek
- Gaydarsko Horo
et d’improvisations de deux types de formes :
- le taksim, forme non mesuré dans le style “alaturka”
- l’improvisation rythmique dans le style bulgare.
Structure modale de la Suite Samir Kurtov
1 - Taksim (improvisation non mesurée) dans le makam Segah
2 - Çalın Davulları
3 - Bir Ayrılık Bir Yoksulluk Bir Ölüm
4 - Taksim dans le makam Saba puis dans le makam Nikriz
5 - Indiski Kiuchek (danse tzigane à l’indienne), improvisations et variations
6 - Modulation en makam Hijaz une quarte plus haut
7 - Gaydarsko Horo (Ronde du joueur de gaïda)
8 - Improvisation rythmique
9 - Modulation un ton plus bas dans le makam Nikriz
10 - Modulation un ton plus haut, retour au Gaydarsko Horo
Le schéma suivant est une frise chronologique représentant le développement de la suite.
Le trait rouge correspond au bourdon des zurnas accompagnatrices. Au-dessus de celui-ci sont indiqués les thèmes et les improvisations, et en dessous les modes joués.

On peut remarquer que la forme narrative de cette suite s’apparente à une montée en puissance. En effet, plus on se dirige vers la fin et plus il y a d’événements :
- les thèmes et les improvisations alternent de plus en plus rapidement
- les modes différents s’accumulent vers la fin
- le bourdon change plusieurs fois mais uniquement à la dernière partie
- le tempo accélère de manière exponentielle
- les improvisations jouées au début sont des taksim, donc des improvisations non mesurées laissant de l’espace, puis en s'approchant de la fin elles deviennent rythmiques, rapides et resserrées.
Les modes utilisés dans la suite
Les musiques balkaniques ayant une approche à la fois orientale et occidentale des modes, ceux-ci peuvent être appréhendés avec les systèmes de tempérament inégal ou égal. Pour cette raison, la transcription des modes joués dans cette suite est un mélange de deux notations ottomane et classique occidentale. Lorsqu’il s’agit d’un makam, j’utilise le système ottoman et lorsqu’il s’agit d’un autre type de mode j’utilise la notation à tempérament égal.
Les degrés en rouge correspondent au bourdon des zurnas accompagnatrices et les altérations entre parenthèses signifient qu’elles sont accidentelles ou qu’elles ne sont pas forcément jouées.
Les modes sont disposés selon leur ordre d’apparition. J’ai choisi comme tonique de départ le “la” pour des raisons de lisibilité, mais la version originale de Samir est en sol#.

Les multiples influences de Samir font que l’on entend des modes de différents horizons.
Par exemple, dans l’Indiski kiuchek, Samir passe du makam Nihavend à une gamme pentatonique inspirée de la musique indienne. Il revient ensuite à Nihavend auquel il ajoute succinctement une tierce majeure et une sixte majeure (dans la partie basse) afin de reproduire la couleur de certains modes indiens. Puis il cite rapidement le makam Hidjaz et passe dans le makam Segah.
Il alterne donc entre des vocabulaires musicaux ottoman et indien.
Quelques exemples de modulations dans la suite de Samir Kurtov :
Dans la dernière partie “Gaydarsko Horo”, Samir réalise 4 modulations.
A chaque modulation, il ne déplace qu’un seul degré, toujours le deuxième - ou le troisième pour le makam Nikriz puisqu'il descend d’un ton.
Le makam Müstear est un mode très utilisé dans la musique des Balkans. Cependant, il est joué de manière tempérée et en ajoutant souvent des chromatismes entre la tierce et la quarte et entre la sixte et la septième.

Zoom sur un morceau de la suite : Çalın Davulları, un exercice de style
“Çalın Davulları - Selanik Türküsü” ("Jouez tambours !" - "Chanson de Thessalonique") est l’une des chansons prisées des musiciens tsiganes turcs quand il s’agit de montrer leur savoir-faire. Elle est alors généralement interprétée à tempo lent ou rubato laissant la possibilité au musicien de s’exprimer pleinement par des variations, des digressions et des modulations. C’est avec cette intention que Samir s’empare de ce thème afin de démontrer ses qualités de virtuose.
Cependant, pour comprendre et analyser ce que joue ici Samir, il faut connaître la version chantée, plus simple à appréhender, et qui reste la structure de base de cet exercice de style.
Aussi complexe que cela puisse paraître, les ornementations sinueuses et les envolées soudaines de Samir respectent les points d'appuis de la chanson.
Chant : Vaggelis Daskaloudis
https://www.youtube.com/watch?v=ApUNw45aQ9c
Chant : Vaggelis Daskaloudis
Zurna : Zissis Chidzos, Grigoris Goras
Davul : M. Madarlis, Yannis Dramalis, V. Zoras
Disque : Ellines Akrites - The Guardians of Hellenism Vol.7 Macedonia
Concédé à youtube par The Orchard Music (au nom de FM Records)
Une autre chanson qui évoque le rôle du davul est Ushti Baba, o davulya maren : "Debout Grand-mère, ils frappent le davul!", c'est une chanson tzigane de Macédoine du nord, ici interprétée par le Kocani Orkestar :
Usti, Usti Baba / Rumunsko Gazal - Kocani Orkestar
https://www.youtube.com/watch?v=4wdt3-Caijk&feature=share
Titre Usti, Usti Baba/Rumunsko Gazal · Kocani Orkestar
Disque : Alone At My Wedding
℗ 2002 Crammed Discs Released on: 2002-10-01
Producer: Michel Winter Producer: Stephane Karo
Rythme de Çalın Davulları :
La version de Samir est ici non mesurée, et sans percussions. Ceci lui permet de prendre beaucoup de libertés rythmiques et de jouer de longues variations sans avoir à respecter un tempo particulier.
Ceci dit, à l’origine, “Çalın Davulları” est un morceau en 10/8. Ce rythme est connu sous le nom de Curcuna en Turquie (djurdjuna), Jurjīnah chez les arabophones. Plutôt rare dans les Balkans et dans l’ouest de la Turquie, il est très commun dans les régions arabo-kurdes (Irak, Syrie et Sud-Est de la Turquie).
Les dix croches de la mesure sont réparties de la façon suivante : 3 - 2 - 2 - 3.
Dans le mode de pensée utilisée pour les rythmes aksak, cela donne : long-court-court-long
Voici un exemple d’accompagnement au davul du rythme Curcuna par un musicien de Küçük Hasan, qui est le joueur de zurna dont Samir s'est inspiré de l'interprétation pour ce morceau :

Structure de Çalın Davulları :
La version de Samir, bien que non mesurée, suit la structure A B B C B.
La chanson est composée usuellement de deux cellules mélodiques (A et B) et d’une ritournelle (R).
Les versions interprétées par Küçük Hasan (zurnadji turc duquel Samir a tiré ce morceau) possèdent une partie uniquement instrumentale (C) - aucune parole n’y correspond.

Si l’on se réfère aux enregistrements existants, nombreux sur l’Internet, on constate que l’agencement des parties n’est pas fixé.
Dans les versions chantées, la partie B peut être considérée comme la deuxième partie du A puis comme le refrain. Elle fait aussi office d’instrumental dans les versions chantées ce qui fait qu’on l’entend de nombreuses fois, comme ici dans la version chantée par Ekrem Düzgünoğlu.
La structure est ainsi: RR B RR B RR AB R B RR AB R B
Ekrem Düzgünoğlu, https://www.youtube.com/watch?v=dBm5THRxUCo. Disque Destanlaşan Türküler, Vol. 2 - 2005, éditeur : muzikplay
Quant aux interprétations de Küçük Hasan, elles ne reprennent pas la structure de la chanson et sont différentes à chaque fois. En voici trois versions différentes :
Version 1 de Kuçuk Hasan - structure : CC RR AB R B RR AB B CCC RR
Version 2 de Kuçuk Hasan - structure : C RR AB CCC
Version 3 de Kuçuk Hasan - structure : CC RR AB B RR - percussion B RR ABB CC
Structure et transcription de "Çalın Davulları" joué par Samir Kurtov
La transcription de l’interprétation de Samir est organisée sur deux lignes :
- la première ligne correspond à la version chantée, ici simplifiée pour plus de clarté.
- la deuxième ligne est la transcription des phrases de Samir. Afin de mettre en valeur visuellement le style de jeu dynamique de Samir, les phrases rapides sont écrites en long groupe de double-croches. Pas de mesure, tempéré.
Cette mise en page permet de visualiser le rapport entre la chanson et la version de Samir. Celui-ci utilise les points d’appuis de la chanson originale pour structurer son discours musical et pour pouvoir s’éloigner fortement du thème dans de longues variations tout en le sous-entendant.
Cette interprétation non mesurée - mais structurée - se rapproche de la manière de construire un taksim. Dans la vidéo, si l’on ne connaît pas la chanson “Çalın Davulları” il est difficile de différencier le taksim qui précède la chanson, et la chanson elle-même, puisqu’ils sont interprétés de la même façon.
NB : Pour des raisons de lisibilité, la partition ne correspond pas à la tonalité jouée dans la vidéo

*vidéo séquencée*
Mode de Çalın Davulları : le makam “Eviç”
La chanson “Çalın Davulları” est composée dans le makam appelé “Eviç”. Ce mode s’apparente notamment à d’autres makam voisins comme Segah, Hüzzam, Müstear, Irak. Tous ces makams ont un point commun, ils démarrent par le tétracorde Segah.
Le tétracorde Segah est le plus souvent noté à partir de “si” mais pour la transcription de “Çalın Davulları” il sera noté à partir de fa#.
Comportement du makam Eviç :
Le makam Eviç se différencie de ses makams voisins par son comportement descendant. Ses mélodies, qu'elles soient improvisées ou composées, commencent sur l’octave supérieure puis se dirigent progressivement vers l’octave inférieure.
Voici deux exemples dans le makam Eviç :
1) Eviç saz semai de Sedat Öztoprak
https://www.youtube.com/watch?v=-4MoINNBGsc, Nubar Tekyay : violon, Udi Yorgo Bacanos : Oud. Archives 663 de Reşit Çağın
2) Zeybek Üç kemerin dibegi, de Mansur Köfeci - clarinette
https://www.youtube.com/watch?v=e8FQsBEh2K4. Clarinette : Mansur Köfeci
La chanson “Çalın Davulları” se développe sur ce même principe :

Description du makam Eviç selon la théorie de la musique ottomane
Voici le makam Eviç, tel qu’il est expliqué dans le livre de théorie de musique ottomane “Türk Muzikisi Dersleri” (Leçons de musique turque) :

Selon cette notation, le makam démarre sur le fa# à l’octave supérieure. Ce fa# aigu correspond au degré Eviç. Le “makam Eviç” démarre donc sur le degré Eviç.
Voici les annotations données pour ce mode :
- La tonique est le degré appelé “Irak” (ici fa# grave - un comma plus bas que le fa# tempéré). On peut observer que le nom des degrés n’est pas le même à l’octave. Le fa# en bas de la portée se nomme “Irak” et celui en haut de la portée se nomme “Eviç”.
- C’est un makam qui a un comportement descendant.
- Son degré fort (équivalent de la dominante) est appelé “Dugah” - ici, c’est le 3ème degré soit la note “la”.
- L’équivalent de la sensible est le degré appelé “Acem Asiran” - ici le 7ème degré bécarre soit la note “fa bécarre”.
Quiproquos concernant la tonique du makam “Eviç” :
D’après la théorie ottomane, le makam Eviç a son premier degré (ici fa#) qui est un comma plus bas qu’une tonique tempérée.
On peut reconnaître cette couleur particulière rapidement, notamment par certains motifs musicaux très identifiables. La ritournelle (R) de “Çalın Davulları” est l'un de ces motifs :
Ritournelle de “Çalın Davulları”
Si l'on suit la théorie ottomane, ces deux notes sont donc le 6ème et le 1er degré.

Cependant, avec une approche harmonique de cette ritournelle, ces deux notes sont plutôt le 1er et le 3ème degré de la ritournelle.

Pour le makam "Eviç" et pour tous ses voisins de la famille des makams ressemblant au makam Segah, il y a une rupture entre l'approche orientale et occidentale.

Le problème devient évident dès qu’il s’agit d’harmoniser ces modes.
Voici un exemple avec deux versions harmonisées de “Çalın Davulları”.
La première considère que la première note de la chanson est la tonique et harmonise le premier accord en mineur à partir de celle-ci.
Version mineure, https://www.youtube.com/watch?v=D8to6g5ZW0I. Chant Ferhat Göçer, album Anadolu Aryaları (1), concédé à youtube par Videomite Music (au nom de mmf edisyon)

La seconde considère que la première note de la chanson est la tierce majeure du mode et harmonise le premier accord en majeur.
Version majeure. https://www.youtube.com/watch?v=OvhPEgtH6s0 #BuTopraklarınSesleri Chant & guitare : Evrencan Gündüz
Chant & guitare : Evrencan Gündüz
Basse : Enver Muhamedi
Cajon: Kaan Akıshalı
ViOloncelle : Reşad Çiçe
Oud : Selim Boyacı
Violons : Elvan Kızılay, Selen Kesova
Production : Semih Baruh

Dans les Balkans, l’accompagnement par des instruments harmoniques de mélodies issues des makams est pratiquée depuis au moins un siècle. Ainsi cette famille de makam est aujourd’hui presque toujours harmonisée en majeur. Ce qui est considéré comme la tonique en musique orientale devient la tierce majeure et on ajoute souvent des mélodies parallèles à la mélodie principale à partir de la tierce inférieure.
Pour illustrer cette évolution, voici deux versions de la chanson macédonienne “Georgi Sugarev” qui est à l’origine dans le makam Segah.
La version ancienne respecte le tempérament du makam :
"Georgi Sugarev", par Hristo Arsov & Karlo Orchestra - années 30
Hristo Arsov & Karlo Orchestra - années 30
https://www.youtube.com/watch?v=NycsmBDVDVg&ab_channel=KarloOrchestra-Topic
Album : Song Of The Crooked Dance Early Bulgarian Traditional Music 1927-1942
℗ Yazoo, released on: 2005-06-20, concédé à youtube par Entertainment One Distribution US.
Quant à la version moderne tempérée, elle harmonise en majeur et ajoute une mélodie à la tierce inférieure :
"Zaplakalo e Mariovo", par Petranka Kostadinova, 1999. https://www.youtube.com/watch?v=9LqTGTm-LxI. Album: Macedonian Folk Songs, concédé à youtube par The Orchard Music (au nom de Mister Company) et 1 société de gestion des droits musicaux
Le mode Eviç dans la chanson “Çalın Davulları” et les questions de transcriptions
C’est pourquoi on trouve deux types d’armures possibles pour ce morceau :
- L'armure utilisée habituellement pour le makam Eviç, donc en la voyant nous savons que nous sommes dans le système des makams avec un tempérament inégal et que le premier degré est un fa# un peu bas. Le do# n'apparaît pas sur l’armure mais est ici noté en note accidentelle.
- Soit avec l’armure de ré majeur - deux dièses à la clé fa# et do# - et nous sommes apparemment dans un mode tempéré.

Contrairement à la musique classique ottomane, la musique populaire turque (dont fait partie “Çalın Davulları”) est souvent moins rigoureuse dans ses transcriptions. Ainsi, les altérations non tempérées ne sont pas obligatoirement notées et on pourrait croire en lisant une transcription de “Çalın Davulları” que l’on a affaire à un simple mode majeur. En général, les musiciens ont déjà intégré les “justesses” propre à la musique turque et dans cette situation précise, même avec une armure inexacte, ils respecteront malgré tout le tempérament inégal du makam Eviç.
Le mode “Eviç” par Samir Kurtov
Lors du taksim introduisant “Çalın Davulları”, Samir ne respecte pas le comportement descendant du makam Eviç. Il commence par la partie basse, puis monte à l’octave pour redescendre. Cette forme mélodique ressemble plus au comportement du makam Segah. Ceci est dû au fait que, contrairement à la Turquie, les enjeux théoriques de la musique ottomane n’existent pas aujourd’hui dans les Balkans et par conséquent la question de respecter ou non le comportement d’un makam ne se pose pas vraiment. Après tout, les makams Eviç et Segah sont très proches et ne font qu’un si l’on ne connaît pas les règles de la musique ottomane.
Taksim, par Samir Kurtov © Drom 2020
L’ambiguïté entre les makams de la famille d’Eviç
Dans les makams de la famille d’Eviç, le tétracorde commençant sur le 3ème degré peut prêter à confusion. Dans la version du makam Eviç proposé par la théorie ottomane, le 5ème degré est juste (do), on considère donc que nous avons à partir du 3ème degré le tétracorde Ushak. Dans la version du makam Eviç de “Çalın Davulları”, le 5ème degré est augmenté (do#) donc le tétracorde Ushak disparaît et fait place à un tétracorde qui peut être envisagé et accordé de différentes façons.


L'ambiguïté entre les tétracordes, par Laurent Clouet. © Laurent Clouet -Drom 2021
Le tempérament du bourdon
Contrairement à la théorie ottomane, dans cette vidéo le premier degré du mode (qui est aussi le bourdon joué par les zurnas) est tempéré. Ceci permet à Samir de moduler dans le makam Kürdi pour le morceau suivant “Bir Ayrılık Bir Yoksulluk Bir Ölüm” ce qui une fois de plus n’est pas très conventionnel du point de vue de la musique ottomane.
En effet, si la tonique était la tonique originale du makam Eviç (c’est à dire un degré légèrement plus bas qu’un degré tempéré) elle devrait monter d’un comma pour passer du makam Eviç au makam Kürdi.

Les tétracordes Segah et Kürdi non tempérés
Ici le tétracorde Kürdi est noté sur la portée à partir de “la” comme c’est l’usage dans la musique ottomane, mais les “échelles” des tétracordes restent parallèles sur le schéma pour comprendre les différences entre les deux tétracordes.
Samir joue une version plus tempérée du tétracorde Segah ce qui lui permet de passer du makam Eviç au makam Kürdi sans déplacer de degrés et sans que le bourdon ne soit modifié.

Les tétracordes Segah et Kürdi tempérés
Le tempérament dans les Balkans et la théorie ottomane
Dans les musiques du sud des Balkans, la question du tempérament, des intervalles ou de la justesse est complexe étant donné les nombreuses cultures présentes sur un même territoire.
Le tempérament utilisé change en fonction des styles, des époques, des régions, des musiciens. Il peut aussi être différent d’un morceau à l’autre ou bien à l’intérieur d’un même morceau.
On peut cependant déterminer quelques grandes influences impliquant des tempéraments différents :
- la musique ottomane et byzantine
- la musique occidentale à tempérament égal
- le tempérament impliqué par la lutherie de la zurna elle-même
- le tempérament impliqué par d’autres instruments comme la gaïda ou la clarinette
- les autres musiques balkaniques et turques
- les musiques populaires arabes, égyptiennes et proche-orientales.
- les musiques d’Inde (Bollywood, musiques pop)
Dans la musique des tsiganes de Bulgarie, il n’y a pas de règles préétablies ou d’autorité impliquant une hiérarchie quelconque quant au choix du tempérament. Les musiciens font preuve de beaucoup de créativité et renouvellent sans cesse les modes utilisés notamment en modifiant leur justesse afin de générer des tensions musicales et des émotions intenses.
La théorie de la musique ottomane dans les musiques des Balkans
Le tempérament étant variable, la compréhension des modes l’est aussi. Encore une fois, les conceptions théoriques changent en fonction des interprètes, des régions et des époques.
Les pays des Balkans ayant été sous domination byzantine puis ottomane, ils ont été inafluencés musicalement par ces cultures utilisant un tempérament inégal. A partir de leur indépendances, au cours du XIXème siècle, ils se sont tournés vers les grandes puissances européennes et ont donc adopté la théorie de la musique classique occidentale à tempérament égal pour décrire et transcrire leurs musiques.
Ces derniers temps, on observe une forme de “retour aux sources" et certains musiciens font de plus en plus référence à la théorie de la musique ottomane pour théoriser les musiques du sud des Balkans. En effet, ce système leur paraît plus adapté à leurs musiques et ceci pour trois raisons :
- il permet de noter les commas
- il met en valeur les superpositions de tétracordes et le système de modulations qui en découle.
- il prend en compte les modes régionaux en sortant du système de pensée harmonique, ainsi on peut avoir des armures autres que celles suivant l’ordre des dièses et des bémols.
La notation des commas dans la musique ottomane
À partir de la fin du XIXᵉ, les musiciens ottomans ont ressenti le besoin de transcrire leur musique sur partition. Le système de notation de la musique classique occidentale ne permettait pas d’écrire une musique à tempérament inégal puisqu'elle divise le ton en deux demi-tons seulement. Pour rendre compte des subtilités de tempérament, de ce qui est appelé couramment les “quarts de tons”, les théoriciens ottomans ont divisé le ton en 9 parties égales donc en 9 commas.
Tout en utilisant le système de portée à cinq lignes, ils ont dû créer des altérations en plus du dièse et du bémol pour symboliser les différents commas utilisés.
Schéma comparatif de la division du ton dans la musique classique occidentale et dans la musique ottomane :

Les altérations dièse et bémol utilisées dans la musique ottomane ne correspondent pas aux mêmes hauteurs que ces altérations dans la musique occidentale. Par exemple, le # ottoman est un demi-comma plus bas que celui de la musique occidentale. Ils sont donc très proches. Ces subtilités d’intervalles font qu’il n’est pas toujours aisé d’identifier les degrés non tempérés dans la musique ottomane.
Par ailleurs, ce schéma nous indique que la musique ottomane n’utilise que les 1er, le 4ᵉ, le 5ᵉ et le 8ᵉ commas. Dans l’analyse de la suite jouée, nous voyons que ce système de division en 9 hauteurs ne correspond pas à la réalité jouée. Les hauteurs des commas peuvent donc occuper des positions différentes de celles proposées par la théorie ottomane moderne. Cette dernière propose un tempérament théorique qui a pour but de permettre aux musiciens de savoir dans quel cadre mélodique ils se trouvent.
Le vocabulaire de la musique ottomane
Dans la théorie ottomane, les noms - d’origine arabe et persane - comme Hidjaz, Segah, Eviç, Irak, Kürdi... peuvent signifier trois choses distinctes :
- un makam
- un tétracorde
- un degré
Pour que les informations soient claires, je préciserai à quoi je fais référence à chaque fois.
Pour donner un exemple, le terme “Hidjaz” peut désigner à la fois un makam, un tétracorde ou un degré :

Makams et tétracordes
On utilise constamment les termes de tétracordes ou de pentacordes dans les musiques orientales, ce qui correspond à une suite de 4 notes ou 5 notes.
Pour former un makam, on superpose par exemple 2 tétracordes, ou un tétracorde et un pentacorde, ce qui nous donne une gamme qui a le plus souvent 7 notes.
C’est le cas du makam Hidjaz, qui est formé du tétracorde du même nom “Hidjaz” et du pentacorde “Rast”.

Le comportement mélodique d’un makam est essentiel pour le décrire et le reconnaître. Par exemple, certains makams ont plutôt une forme mélodique ascendante et d’autre une forme descendante.
Ce qu'implique l'approche des modes par superposition de tétracordes pour la pratique musicale
Cette analyse des modes par superposition de tétracordes possède des implications au niveau des formes mélodiques. En effet les formes peuvent être différentes pour un même makam en fonction des tétracordes que le musicien veut mettre en avant.
Par exemple, pour le makam Hidjaz, il y a deux possibilités d’envisager sa construction :
- le tétracorde hidjaz sur le 1er degré puis le tétracorde rast sur le 4ème degré
- le tétracorde hidjaz sur le 1er degré puis le tétracorde ushak sur le 5ème degré.

Dans la première version, le musicien s'arrêtera plutôt sur la quarte et jouera les formes mélodiques du makam Rast tandis que dans la seconde, il s'arrêtera sur la quinte et jouera les formes mélodiques du makam Ushak.
Compréhension d'Hicaz, par Laurent Clouet. © Laurent Clouet / Drom
Le tempérament des tétracordes
En se penchant sur les intervalles des tétracordes dans les Balkans (et plus généralement dans les musiques à tempérament inégal) on constate qu’il y a plusieurs possibilités de hauteurs différentes pour certains degrés.
Dans le but de rendre lisible ces subtilités de tempéraments, les tétracordes seront présentés sur une “échelle verticale” permettant d’une part de visualiser les rapports entre les degrés d’un même tétracorde et d’autre part de comparer les tétracordes les uns aux autres :
Les tétracordes Rast, Hidjaz, Ushak et Kürdi offrent plusieurs possibilités d’intervalles.
Sur les schémas ci-dessous, ces notes à hauteur variable sont en rouge.
À gauche : notation pour la musique ottomane
À droite : traits pleins : tons ; traits pointillés : quarts de ton.

Exemples de tempéraments avec le tétracorde Rast
Pour le tétracorde Rast, qui est le tétracorde à la base du makam Rast, la tierce (si) peut être jouée selon différents intervalles : elle peut être jouée juste, un peu plus basse, ou encore plus basse sur le quart de ton inférieur.
Par exemple, avec l’apparition du bouzouki en Grèce au cours du XXème siècle le makam Rast est interprété avec une tierce tempéré. En effet cet instrument à des frettes métalliques fixes, donc il est accordé sur le tempérament égal. Malgré cela, on reconnaît le makam Rast, c’est donc alors uniquement par son comportement mélodique qu’on le différencie du mode majeur.
Par exemple, dans la chanson en grec “Kanarini mou gliko” (Καναρίνι μου γλυκό), le tempérament varie en fonction des orchestrations :
Dans la version de Roza Eskenazi réalisée dans les années 30, le oud, le violon, le kanun et la voix jouent Rast à tempérament inégal :
https://www.youtube.com/watch?v=Dz2krRupnI8. Chant : Roza Eskenazi, violon : Dimitris Zemsis, oud : Evaggelos Toboulis. Disque Balkan Amérikis BAL-4047, concédé à youtube par The Orchard Music, Digital Minds Ltd-srav, et deux autres sociétés
Dans la version de Panayiotis Michalopoulos réalisée dans les années 60, le bouzouki, le violon et le santur (mais pas la voix) jouent Rast à tempérament égal :
Autre exemple, cette fois-ci avec des zurnas : deux exemples présentant deux tempéraments différents de Rast :
Nizamikos de Trifon Pazarentsis. Ici la tierce est légèrement plus basse que celle qu’on trouve dans le tempérament égal :
https://www.youtube.com/watch?v=ezYZWR6d57Y. Chant : Panaghiotis Mikhalopoylos .Disque : Den Xanakano Filaki Me Ton Kapetanaki ℗ Atheneum Greece 1997.0 Released on : 1997-03-27. Concédé à youtube par Digital Minds Ltd-srav.
https://www.youtube.com/watch?v=LKcdK2PGbHU&ab_channel=Greek_Culture. Zurna : Trifon Pazarentsis, saxophone : Stavros Pazarentsis.
Taksim (improvisation non mesurée) en Rast de Halil Çokyürekli. Ici, la tierce est plus basse que l’enregistrement précédent :
https://www.youtube.com/watch?v=VkkvlqPAUU0. Zurna : Halil Çokyürekli. Chaîne youtube de Halil Çokyürekli
Ci-dessous, voici les schémas des différentes versions des tétracordes Rast dans ces enregistrements :

On peut avoir la même notation pour les deux versions à tempérament inégal avec le bémol retourné bien que le tempérament ne soit pas le même. La notation n’indique jamais parfaitement les hauteurs exactes puisque les choix d’interprétation des musiciens priment sur la théorie.
Exemples de tempéraments avec le tétracorde Hidjaz
Pour le tétracorde Hidjaz, la seconde et la tierce peuvent occuper plusieurs positions, que je joue ici et dont je donne les schémas des différentes versions jouées ci-dessous :
Différents tétracordes d'Hidjaz, par Laurent Clouet. © Laurent Clouet-Drom

Tout comme pour l'exemple précédent avec le tétracorde rast, on utilise la même notation pour des tempéraments différents. En effet, les tempéraments 2, 3 et 4 sont notés de manière identique pour des hauteurs réelles différentes.
Ambiguïté entre les tétracordes
L’élasticité des degrés fait que certains tétracordes peuvent être confondus entre eux, ce qui est souvent un choix volontaire de la part des musiciens.
Par exemple, en baissant la tierce et en montant la seconde du tétracorde hidjaz, on se rapproche du tétracorde ushak :

En baissant la seconde du tétracorde ushak et en montant celle du tétracorde kürdi, les deux se rejoignent :

Ambiguïté entre les tétracordes, par Laurent Clouet. © Laurent Clouet-Drom
L'ornementation dans la musique des Balkans
Les musiques balkaniques sont des musiques fortement ornementées. C’est probablement dû au fait que la gaïda, ou d'autres formes de cornemuses, est à l’origine de ces musiques.
Ce type d’instrument ne peut pas phraser les mélodies à l’aide de la langue comme le ferait un instrument où l’embouchure, la partie qui produit le son, est en contact avec la bouche. C’est le cas par exemple de la zurna ou de la clarinette.
Ainsi, la seule façon de séparer deux notes identiques est d’intercaler entre celles-ci une note courte voire presque inaudible : c’est l’ornement.

Le système de la gaïda
Tous les autres instruments pratiqués dans les Balkans imitent très souvent le jeu de la gaïda. Avec le temps, ils ont apporté leurs propres ornementations et phrasés mais le principe de base reste le même.
Il existe de nombreux types d’ornements et de phrasés que l’on répartit en différents styles. Ces styles correspondent à un pays, une région, une ethnie, une époque ou un artiste. Grâce au style ornemental les musiciens ou les auditeurs peuvent parfois reconnaître immédiatement l’origine géographique d’un morceau. Le jeu ornemental est donc très important pour différencier les styles les uns entre les autres. Ainsi, on peut jouer une même mélodie dans un style différent.
Notation de l’ornementation :
Pour des questions de lisibilité, les ornements ne sont pas tous notés et bien souvent il n’y en a tout simplement aucun sur les partitions. Cependant, les musiciens balkaniques lisant une partition savent quels ornements sont joués et à quels moments puisqu’ils ont déjà intégré le style de leur propre musique. Il y a donc un système, des règles et des principes à suivre pour savoir comment ornementer en fonction des styles.
L’ornementation dans “Gaydarsko Horo” :
Dans le dernier thème, Samir imite le style de la gaïda bulgare ce qui est reconnaissable grâce aux éléments suivants :
- Les phrases jouées faites de cellules courtes, répétées avec de petites variations
- L’utilisation de “notes pédales”
- Les ornements et les phrasés caractéristiques de la gaïda.
Voici la vidéo et la transcription des différentes parties de “Gaydarsko Horo”. La transcription est écrite en sol mixolydien pour plus de lisibilité car l’original est en do#. Les notes pédales sont en rouge.
*vidéo séquencée*

Voici maintenant les premières phrases de chaque partie avec l’ornementation et le phrasé exacts. On peut voir que le grand nombre d’ornements complique la lecture.

Avec cet exemple, on peut dégager 5 types d'ornements et proposer une petite "grammaire de phrasés" bulgares :

Contextes historiques et sociaux de la pratique musicale en Bulgarie
Brève contextualisation historique
Les Balkans, la Macédoine et la Macédoine bulgare, les Roms et les Tsiganes
Samir Kurtov habite au village de Kavrakirovo. C’est en Bulgarie, tout près de la Grèce et de la Macédoine du Nord. Cette région frontalière s’appelle le Pirin ou la Macédoine du Pirin, en référence au massif montagneux du même nom, ou bien encore la Macédoine bulgare. Mais si nous sommes en Bulgarie, pourquoi parle-t-on de Macédoine ? Ne constituent-ils pas deux territoires différents ?
Pour bien appréhender cette partie du sud-est de l’Europe et le découpage politique morcelé des pays qui la composent aujourd’hui, il faut avant tout connaître l’histoire de l’Empire Ottoman et surtout la période de son démembrement se déroulant du XIXème jusqu'au début du XXème siècle, appelée généralement par les historiens la “Question d’Orient”.
A partir du XIVème siècle, les armées de l’Empire Ottoman, province turque fraîchement constituée et située alors à l’ouest de l’Anatolie (actuelle Turquie), traversent le Bosphore et s’emparent progressivement du sud-est de l’Europe et précipitent d’une part la chute de l’empire Serbe et d’autre part celle de l’Empire Romain d’Orient (de culture grecque orthodoxe et appelé aujourd’hui empire Byzantin) qui se soldera par la chute de Constantinople en 1453.
Contrairement à l’Anatolie et malgré l’implantation de populations turcophones musulmanes et la conversion à l’Islam d’une partie des natifs de cette région, elle restera majoritairement chrétienne orthodoxe. Ainsi, pour parler de la partie européenne de l’empire Ottoman, ses habitants utilisent le terme de “Roumélie” soit le “Pays des Romains” en référence à l’empire romain chrétien d’Orient disparu.
L’organisation administrative et juridique de l’Empire ottoman par les communautés religieuses est la caractéristique principale de son fonctionnement politique. Les citoyens ottomans se reconnaissent et s’identifient avant tout par leur religion : Musulmans, Juifs ou Chrétiens. C’est à partir du XIXème siècle que se développent les mouvements nationalistes influencés par les idées des “Lumières” et c’est ainsi que l’on voit "renaître" des peuples s’identifiant par une langue commune comme les Grecs, les Bulgares, les Roumains... Profitant de l'affaiblissement de l’Empire Ottoman et du soutien militaire et diplomatique des grandes puissances européennes (Russie, France et Grande-Bretagne), de petits états-nations acquièrent leur indépendance : la Grèce (1821), la Roumanie (1959), la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie (1878) et l’Albanie (1912).
Cependant, jusqu’en 1912 une partie importante de la Roumélie appartient encore à l’Empire ottoman. C’est le cas de la région qu’on appelle aujourd’hui la Macédoine. Au XIXème siècle, ce terme n’est alors utilisé que par les géographes et autres érudits européens, en référence au Royaume antique de Macédoine d’Alexandre le Grand (356 - 323 av J.C.) mais n’a pas encore de sens politique. Dans l’empire ottoman, on parle des vilayet (provinces) de Thessalonique, de Bitola et de Skopje, les grandes villes de la région.

Les Balkans de 1878 jusqu'à la première guerre balkanique : Balkans 1878-1912
Auteur de la carte : Spiridon Ion Cepleanu, d'apèrs William Miller, The Ottoman Empire, 1801-1913, Cambridge Univiversity Press, 1913. © Spiridon Ion Cepleanu, CreativeCommons
Les jeunes nations limitrophes (la Grèce, la Serbie et la Bulgarie) soutiennent une politique irrédentiste et revendiquent toutes leurs droits sur ce territoire en proie à la guerre civile et cherchent donc à envenimer la situation afin de s’en accaparer. Ceci pousse notamment une partie de la population locale à se définir par une nouvelle identité ni religieuse ou linguistique mais géographique : plutôt que d’être bulgare, grec ou serbe, on peut être dorénavant macédonien ce qui permet entre autres d’éviter d’avoir à choisir un camp.
Finalement, malgré leurs antagonismes, la Grèce, la Bulgarie et la Serbie s’allient lors de la “première guerre balkanique” (1912-13) pour faire reculer l’Empire Ottoman jusqu’aux portes de l’Europe. C’est à partir de cet évènement que l’emploi du mot “Balkans”, qui à l’origine désigne la chaîne de montagne située au centre de la Bulgarie (Stara Planina en bulgare) et par extension un massif montagneux, devient réellement populaire dans les journaux européens et supplante le terme de “Roumélie” et de “Turquie d’Europe”. De nombreux conflits suivent, dont la seconde guerre balkanique et deux guerres mondiales, et aboutissent à des traités redéfinissant le partage de la Macédoine ottomane. Aujourd’hui, ce territoire est réparti principalement sur trois pays :
- La Grèce (Macédoine égéenne ou Macédoine grecque soit 52% du territoire macédonien)
- La République de Macédoine du Nord (Macédoine du Vardar) issue du démembrement de l'ex-Yougoslavie (35,8% du territoire)
- La Bulgarie (Macédoine du Pirin ou Macédoine bulgare soit 10,1% du territoire).

Carte de la Macédoine. © Laurent Clouet
La Macédoine est connue depuis le XIXème siècle pour son multi-ethnisme. À cette époque, de nombreuses langues y étaient parlées : le grec, l’albanais, l’aroumain ou valach (proche du roumain) le slavo-macédonien (proche du bulgare), le serbo-croate, le turc, le romani ou romanes (langue des tsiganes) et le ladino ou judaismo (langue des juifs séfarades).
Par ailleurs, les trois grandes religions monothéistes (christianisme, islam et judaïsme) étaient présentes sous différentes formes. Les ethnologues européens, en cherchant à définir une identité précise pour chaque peuple de Macédoine ou de l’empire ottoman, assemblaient une religion à une langue : bulgare musulman, albanais chrétien, juif grecophone…
Malheureusement, dans la plupart des territoires ottomans, les conflits d’indépendances ont mené à de nombreux massacres et déplacements de populations engendrant des purifications ethniques soutenues par une idéologie défendant la construction de nations homogènes tant au niveau religieux que linguistique. Même si aujourd’hui on peut encore observer une certaine mixité religieuse et linguistique en particulier en Macédoine du Nord et en Macédoine Bulgare, la région de Macédoine dans son ensemble n’a pas échappé à cette histoire violente et n’est plus aussi cosmopolite qu’auparavant.

Carte ethnographique de la Macédoine (1899), source Wikipédia, Deutsche Rundschau für Geographie und Statistik Bd. XXI, Heft 10. Auteur : Friedrich Meinhard
Samir Kurtov est un représentant emblématique de cet héritage ottoman. Sa langue maternelle est le romani, il parle aussi le dialecte macédonien de sa région et le bulgare, la langue officielle de son pays. Il connaît aussi un peu le turc car ses ancêtres étaient turcophones et musulmans et se sont convertis au christianisme probablement pour ne pas être expulsés vers la Turquie pendant les guerres balkaniques. D’ailleurs, une partie de ces ancêtres viennent de Macédoine grecque d’où ils ont été expulsés.
Bien que la Macédoine ne corresponde pas à un seul pays ou à une zone culturelle à part entière, on peut cependant reconnaître à travers la musique certaines formes mélodiques partagées et un style commun caractéristique de cette zone ce qui permet de soulever l'hypothèse qu’il existe bien une unité culturelle relativement ancienne.
Roms et Tsiganes
Définir l’identité du peuple Rom comporte un certain nombre de difficultés. Si l’on envisage que les Roms sont un seul peuple homogène, ils ne possèdent pas d'État ou de structure politique représentative qui leur permettrait de se constituer en nation. D’autre part, même si certains les considèrent comme la première minorité d’Europe, ils restent toutefois largement minoritaires dans la plupart des pays concernés (moins de 1% de la population), sauf dans les Balkans où ils représentent officiellement 2 à 5 % de la population et 6 à 12% selon une estimation haute. Cette différence statistique allant du simple au double montre à quel point il est problématique de définir et délimiter les contours identitaires de cette minorité.
Avant toute chose, le terme “Rom” peut porter à confusion car on l’associe souvent au peuple roumain et à son pays la Roumanie mais, bien que les Roms soient nombreux sur ce territoire, nous avons affaire à deux étymologies distinctes :
- “Roumain”, fait référence à l’origine à l’empire Romain, ce qui est d’ailleurs aussi le cas de “Roum”, mot qui désigne un habitant de la Roumélie.
- “Rom” vient du romani, la langue des Roms, et désigne un homme de la communauté marié (un adulte). Pour une femme on dira “Romni”.
Dans les Balkans, le terme “Rom” est utilisé au départ plutôt à l’intérieur de la communauté. “Tsiganin” en Bulgare, “çingene” en turc, “cigan” en albanais, “athigganos” ou “giftos” en grec (les premiers donnent “tsigane” en français et le dernier “gypsy” en anglais) sont les mots qu'utilisent jusqu’à aujourd’hui les personnes extérieures aux Roms pour les nommer.
En Europe cependant, avec leur reconnaissance politique en tant que minorité ces 50 dernières années, c’est bien le terme “Rom” qui devient la dénomination officielle et les autres appellations sont perçues petit à petit comme péjoratives. Ainsi, un Rom peut parfois qualifier un autre Rom de “tsigane” s’il veut le dévaloriser.
Savoir qui est Rom ou ne l’est pas est une des questions qui suscite le plus de débats aussi bien chez les universitaires que chez les Roms eux-mêmes. Actuellement, même si plusieurs théories se confrontent, tout le monde est d’accord pour dire que ce peuple a quitté l’Inde du Nord à partir du Xème siècle pour se diriger progressivement vers le bassin méditerranéen. Pour ce qui est des Balkans, les premiers témoignages de leur apparition datent du XIVème siècle. C’est grâce à leur langue, le romani, qui est de la famille du sanscrit, que l’on a pu découvrir leurs origines indiennes. Bien que tous les Roms ne parlent pas le romani, la façon la plus objective de reconnaître un Rom est de savoir s'il parle le romani ou si la langue qui parle contient du vocabulaire emprunté au romani. C’est par exemple le cas des Roms Turcs du sud des Balkans qui parlent turc avec quelques mots romani.
Dans cette même région, le patchwork de langues et de religions hérité de l’époque ottomane fait qu’il est difficile de faire rentrer l’ensemble de peuples y habitant dans un cadre identitaire circonscrit. Les Roms compliquent encore plus la chose car chaque famille possède, en plus de sa propre culture rom, celle du pays où elle habite et même parfois de la minorité à laquelle elle est apparentée. Les Roms en Bulgarie parlent tous le bulgare, qui est la langue nationale, une partie parle le romani, une autre le turc, certains uniquement le bulgare, d’autres les trois langues. D’autres encore parlent le valach (proche du roumain) car ils côtoient des locuteurs de cette langue. Ils peuvent être chrétiens ou musulmans, sachant que les turcophones sont plutôt musulmans, mais certains Roms pratiquent les deux religions à la fois. On dit qu’ils se font baptiser par le pope et enterrer par l’Imam.
La raison principale pour laquelle les chiffres de la population rom varient dans les pays des Balkans est qu’ils ne se reconnaissent pas obligatoirement en tant que tels lors des recensements. Ainsi, en Bulgarie, les Roms Turcs se définissent généralement en tant que turc plutôt qu’en tant que Rom. D’autres Roms peuvent se définir comme Bulgares sans préciser qu’ils ont des origines roms. Ainsi, jusqu’à peu les Roms n’étaient pas pris en compte dans les recensements ou les cartographies ethniques car ils étaient toujours associés à d’autres groupes ethniques.
Référence :
MAZOWER Mark, The Balkans. From the End of Byzantium to the Present Day, ed. Weindenfeld & Nicolson, 2000.
Les contextes de jeu dans les Balkans
Quand on parle de musique populaire, traditionnelle ou folklorique dans les Balkans, chaque nation fait référence à la musique pastorale comme étant la source la plus pure et le contexte de jeu le plus authentique que l’on puisse trouver : un berger gardant son troupeau et jouant des mélodies ancestrales avec un instrument, une flûte en général, qu’il a fabriqué de ses propres mains. C’est cette représentation historique qui est rejouée lors des rassemblements folkloriques costumés.
Pourtant, même si le monde rural a fortement évolué au cours du XXème siècle, que le pastoralisme se fait de plus en plus rare dans les Balkans et que la société villageoise traditionnelle n’existe presque plus, les événements familiaux et communautaires comme les mariages, les baptêmes, les circoncisions, les enterrements, les carnavals et les fêtes votives n’ont pas cessé. Ces célébrations sont autant d’occasions d’embaucher des musiciens professionnels qui sont fréquemment originaires de la communauté rom. En effet, certaines familles roms se consacrent uniquement à la musique et ce depuis de nombreuses générations.
Jouer dans ces fêtes populaires demande un savoir-faire particulier. Les mariages, par exemple, durent toute une journée et la musique ne s’arrête pratiquement pas. Les musiciens doivent donc être endurants et pouvoir enchainer thèmes et improvisations sur une longue durée. C'est en général le même groupe qui est embauché pour toute la durée des festivités de mariage. Mais aujourd'hui on embauche souvent le davul-zurna pour la première partie dans la rue, puis l'orchestre pour le restaurant puis pour la fête sur la place du village ou du quartier.
Un autre fait très important est que la musique se fait à la commande moyennant bakchich, c’est-à-dire par rétribution financière sous forme de billets. Le public tient un rôle primordial car il est à la fois auditeur, acteur puisqu'il choisit les danses et les chansons, et client puisqu'il paie souvent en direct les musiciens. Pour réussir à vivre de leur art, ceux-ci doivent savoir répondre à un maximum de demandes et donc connaître un très grand répertoire variable en fonction des villages, des communautés et des générations. Ainsi, le découpage par époques, les classements par terroirs, les différenciations entre musique traditionnelle, pop, musique nationale, musique étrangère, n’ont pas lieu d’être à partir du moment où le répertoire est imposé par l’auditoire.
Pour ces raisons, on entend rarement parler d’accomplissement individuel en tant qu’artiste dans ces milieux, les musiciens mettent plus en avant leur virtuosité, leur connaissance des répertoires ou leur capacité à faire évoluer leur style vers le plus haut niveau.
Apprentissage et transmission musicale en Bulgarie
L’enseignement des musiques populaires et dans notre cas de la musique en Bulgarie se fait par transmission orale, par imitation et par imprégnation.
Ceci étant dit, chez les familles de musiciens roms, l’apprentissage de la musique est souvent un moment bien plus conflictuel que ce que l’on s’imagine.
En effet, parfois l’enfant ne choisit pas son instrument. Il peut lui être attribué par son père en fonction des besoins - si le père est clarinettiste, il aura besoin d’un kanun (cithare sur table), d’un accordéon ou d’un clavier pour l’accompagner. Il peut même aller jusqu’à interdire à son fils de jouer d’un instrument (la clarinette par exemple) ce qui provoque souvent l’effet inverse c’est-à-dire un désir décuplé pour cet instrument. On raconte à propos du célèbre clarinettiste rom bulgare Ivo Papazov que son père l’avait destiné à jouer de l’accordéon. Il y avait bien une clarinette dans la maison, celle de son père, mais il n’avait pas le droit d’y toucher. Il se mit malgré tout à en jouer quand son père s’absentait. Un jour son père de retour du travail entendit chez lui quelqu’un jouer magnifiquement de la clarinette. En entrant, il fut surpris de voir son fils avec l’instrument dans les mains, il lui dit alors d’abandonner l’accordéon.
D’autre part, dans le cadre familial, le jeune musicien n’a pas forcément de cours à proprement parler, il doit glaner les informations pour construire lui-même son savoir-faire. Quand il y a des cours, les conflits père-fils fréquents quand il s’agit d’apprendre, font que ces derniers sont envoyés chez un autre musicien pour étudier.
La notion de “disciple” n’existe pas vraiment et le respect pour les anciennes générations ne va pas de soi. La plupart des apprentis musiciens ont la volonté de s’émanciper de leurs parents en jouant un répertoire plus moderne ou récent en délaissant celui démodé de leurs aïeux.
L’accès au répertoire qu’il soit ancien ou récent se fait bien sûr au contact des membres de la famille et aussi à travers les vidéos sur le web mais c’est avant tout lors des nombreux mariages auxquels ils assistent que les jeunes musiciens forment leurs oreilles.
Enfin, pour être considéré comme un musicien professionnel de mariage en Bulgarie, il faut avant tout savoir répondre aux demandes des clients et c’est en sachant cela que l’on apprend la musique, le style et le répertoire. Ainsi, le jeune musicien se doit d’acquérir rapidement la technique nécessaire pour pouvoir suivre sa famille ou ses collègues dans les mariages et progresser sur le tas.
Références utilisées
Ouvrages :
Bakalov Todor : Maîtres de la musique populaire bulgare - Tome 2 : Les orchestres de mariage - Майстори на народната музика. Том 2: Сватбарските оркестри. Edition : Voennoïzdatelski Kompleks - Direction Georgi Pobedonocets - Sofia 1993.
Yılmaz Zeki : Türk Müzikisi dersleri - Leçons de musique turque. Edition : Çağlar Yayınları - Istanbul 2001.
Djudjev Stoyan : Musique populaire bulgare - Tome 1 - Българска народна музика - TOM 1. Editions : Наука и Изкуство - Science et art.
Articles :
Ipek Metin : "Selânik Türkülerinde Aşk ve Hasret - Love and Longing in Thessaloniki Folk Songs" - "Amour et désir dans les chansons traditionnelles de Thessalonique" - "Balkanlarda Türk Dili ve Edebiyatı Araştırmaları Dergisi", Journal Of Turkish Language and Literature Studies in Balkans / Journal de langue et d’études littéraires turques dans les Balkans, été 2020 - Volume 2 - pp: 97 - 118.
https://dergipark.org.tr/en/download/article-file/991635
"Türküdeki ses Atatürk'ün değil kameramanın" - "Ce n’est pas la voix d’Atatürk dans cette chanson mais celle du caméraman", Journal « Posta » du 18 novembre 2010,
https://web.archive.org/web/20201004185606if_/https://www.posta.com.tr/turkudeki-ses-ataturkun-degil-kameramanin-50480
Bozkurt Barış, "Features for Analysis of Makam Music - Fonctionnalités d'analyse des Makams", Université de Bahçeşehir, Istanbul, Turquie - 2012 https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwiB7fX2wsbvAhWmAWMBHSawBCAQFjAAegQIARAD&url=http%3A%2F%2Fmtg.upf.es%2Fsystem%2Ffiles%2Fpublications%2F2012_3_CMW_Bozkurt.pdf&usg=AOvVaw2OroAbqoNn0RDTC0_tnFVT
https://www.youtube.com/watch?v=iB4R0JXiioM
Site internet :
Les modulations dans les musiques balkaniques
Les musiques balkaniques sont à l’origine construites à partir de mélodies “modales” basées sur un ou plusieurs bourdons. L’harmonie, s’il y en a, vient en second plan et ne dirige donc pas la structuration du morceau. Cependant, ces musiques ne sont pas pour autant monotones et leurs interprètes font preuve de beaucoup d’inventivité pour créer des événements musicaux dynamiques.
La solution la plus utilisée pour générer ces événements est de changer le mode, c’est ce qu’on appelle une modulation.
Si l’on s’en tient à la musique de Bulgarie, on trouve 3 types de modulations :
- changement du mode sur le même bourdon
- changement de bourdon en gardant le même mode
- changement de bourdon et de mode.
Les trois types de modulation dans les musiques de Bulgarie, par Laurent Clouet. © Laurent Clouet / Drom
L’utilisation des ressemblances entre les modes pour moduler
On peut passer d’un mode à l’autre en jouant sur leur proximité, sur leurs degrés communs. En ne déplaçant qu’un ou deux degrés, on module déjà.
Dans les systèmes des makam, le tempérament inégal permet de faire des modulations très fines. En déplaçant légèrement les degrés, on change de mode.
Ce schéma montre le passage d’un tétracorde à un autre en déplaçant un ou deux degrés :

On peut aussi facilement moduler lorsque deux modes ont de nombreux degrés en commun.
Voici un exemple avec le makam Hidjaz comme mode de départ, puis une première modulation un ton plus bas dans le makam Nikriz, suivie d' une deuxième modulation dans le makam Müstear sur le même bourdon. Les makams sont ici en version à tempérament égal.

Modulations à partir de degrés communs, par Laurent Clouet. © Laurent Clouet / Drom
L’importance du tétracorde Hidjaz pour moduler
Le tétracorde Hidjaz, facilement identifiable à l’oreille, est le cliché, la couleur reconnaissable entre mille des musiques orientales. Si on le décrit de façon tempérée, c’est la suite d'intervalles “un demi ton - un ton et demi - un demi ton".
Dans les Balkans, il est une “clef” pour moduler et c’est pour cette raison que les modes comportant le tétracorde Hidjaz sont privilégiés dans les Balkans.
Ici les makams sont notés en version tempérée pour simplifier la compréhension.
Modulation avec le tétracorde Hidjaz en changeant de bourdon :
Si l’on déplace le bourdon (la tonique) en gardant le tétracorde Hidjaz toujours à la même place, on peut passer d’un makam à l’autre, ainsi :
Modulation avec Hidjaz en changeant de bourdon, par Laurent Clouet. © Laurent Clouet / Drom
Modulation avec le tétracorde Hidjaz sur le même bourdon :
Si l’on reste sur le même bourdon (la même tonique) mais qu’on déplace le tétracorde Hidjaz, on passe aussi d’un makam à l’autre, ainsi :