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Portail pédagogique des musiques modales

Syrie

Zikr Qadiri Khalwati

  • Genre :
    Musique sacrée
  • Tradition :
    Zikr d'Alep
  • Titre de la pièce:
    Glorification du Sublime : ouverture
  • Spécificités:
    Zikr


Zikr Qâdirî Khâlwatî de la Zâwiya Hilaliya à Alep

Chanteurs :
Muhammad Hakim (chantre principal), Abdullah Rihawi, Abdurahman Halak, Ahmad Machal, Muhannad Alwan, Ahmad Moslemani, Bakri Basal, Abdulhadi Kasara, Omar Shaban Hosayn, Ibrahim Karman.
 

Cette analyse propose de commenter l’extrait d’une cérémonie de zikr (ou dhikr) mené par la confrérie Hilaliya d’Alep. Le déroulement modal, mélodique et rythmique est soutenu par une gestion particulière de la vitesse et de l’intensité.
 

Disque Chant soufi de Syrie. Dhikr qâdirî khâlwatî de la Zâwiya Hilaliya, Alep, Inédit/Maison des Cultures du Monde, 2002 (piste 1). Enregistré le 22 mars 2001 à la Maison des Cultures du Monde (Théâtre de l’Alliance Française), Paris. © Maison des Cultures du Monde


Présentation de l'œuvre

Le zikr de la Zâwiya Hilaliya

1 Zikr carte Syrie

Le zikr consiste en la répétition du nom de Dieu (Allah) et d’autres noms qualifiant le divin tels que le Vivant et l’Immuable, ou encore d’autres formules religieuses. Zikr (racine zakara) signifie « prononcer » ou « se rappeler le nom de Dieu ». Le terme zikr désigne aussi plus globalement la cérémonie rituelle au cours de laquelle se rassemble une confrérie soufie pour cette pratique. Une séance comporte différents moments de chant, de récitation et de répétitions de formules du zikr.

La confrérie présentée ici est la Zâwiya Hilaliya. Le terme zâwiya peut se traduire par « confrérie » et désigner l’ensemble des personnes qui y participent. Mais il désigne au départ le lieu qui est rattaché à cette confrérie, réservé à la prière, au recueillement et aux cérémonies de zikr. Littéralement, zâwiya signifie « angle ; lieu où l’on s’enferme ». La Zâwiya Hilaliya est considérée comme la plus ancienne des zâwiyas d’Alep.

Cette cérémonie de zikr se tient tous les vendredis après-midi dans la zâwiya de la confrérie Hilaliya depuis 500 ans, sans interruption, et ce même durant la guerre. 

Composée de pratiquants réguliers, la cérémonie est ouverte à tous et peut rassembler jusqu’à quatre cent personnes qui participeront toutes au chant. Tous les participants sont à la fois interprètes et spectateurs. Il n’y a pas de scène.

La cérémonie rassemble aussi bien des personnes ayant une position importante dans la confrérie que les publics les plus modestes. Elle peut durer jusqu’à 8 heures, elle dure au moins 3 heures en été. Elle est composée de 8 parties (fasil) en été, et de 5 à 7 parties en hiver. Elle commence généralement à partir de 15h et dure jusqu’au coucher du soleil.

Le déroulé de la cérémonie, par Fawaz Baker. © Drom, 2020

Dans l’espace des zâwiya, il est interdit de filmer et d’enregistrer : l’interdiction est faite par le cheykh, c’est-à-dire le dirigeant et maître spirituel de la confrérie. Cet enregistrement a été mené sur la scène de concert de la Maison des Cultures du Monde à Paris. Il ne s’agit donc pas d’une véritable cérémonie de zikr mais plutôt de sa reconstitution pour un concert.

Zikr rituel, et concert sur scène, par Fawaz Baker. © Drom, 2020

L'agencement des différentes parties fasl, les changements de rythme, de vitesse, la progression du zikr... s'effectuent en fonction de différents paramètres. Leur étude et leur transmission présentée ici a été au départ menée au départ pour un travail de composition par Fawaz Baker :

De la pratique du zikr à son étude pour une création, par Fawaz Baker. © Drom, 2020
Structure

Les poèmes du zikr

Le cheykh n’a pas souhaité diriger un zikr en dehors du cadre de sa zâwiya aleppine. Néanmoins pour l’occasion du concert dont est tiré cet enregistrement, le chantre principal, Muhammad Hakim, a imaginé le déroulement du concert en respectant globalement l’ordre de développement d’un zikr, tout en insérant des pièces qui ne prendraient pas cette place dans un zikr (par exemple la piste 2 du disque).

Aucun instrument n’est utilisé durant la cérémonie hormis sur le 6efasil de l’été.  Un duff, tambour sur cadre, y est alors utilisé. Cette partie se nomme la sawi (littéralement : « cri perçant »). C’est le  climax de la cérémonie. Dans d’autres confréries, il peut y avoir jusqu’à 15 instruments qui interviennent pendant le zikr, dont le tebl ou tabl (tambour à deux peaux).

Les paroles consistent en des poésies accumulées dans une tradition transmise jusqu’à nos jours de façon orale. Dans la communauté de la confrérie, des poètes peuvent proposer des poèmes qui viennent alors enrichir le répertoire. Plus largement, toute personne peut proposer au cheikh une composition, des poésies. Ainsi le répertoire n’est pas figé : il intègre continuellement de nouveaux poèmes et de nouvelles mélodies.

Pour chaque séance de zikr, les chants sont proposés par le raïs (ou rayes) : le conducteur de la cérémonie et aussi soliste principal qui interprète les improvisations (ici, Muhammad Hakim). Néanmoins le choix des chants interprétés dépend aussi des saisons et du calendrier religieux.

Glorification du Sublime (ouverture du zikr)

La pièce ici analysée est la première, celle qui ouvre le zikr. Elle accompagne la mise en place du cadre religieux de la cérémonie. Elle débute par une litanie sur la profession de foi musulmane, la shahâda : « Il n’y a de dieu que Dieu ». S'ensuivent des louanges à Dieu, au prophète Mohammad ainsi qu’à des fondateurs d’ordres soufis.

La traduction du texte ici proposée est celle de Hiyam Hamoui qui apparaît dans la notice du disque (les précisions relatives aux saints évoqués dans le poème se trouvent dans la section « contexte » de cette étude).

Sache qu’il n’y a de dieu que Dieu.
Ô Toi Celui qui ouvre, Toi l’Omniscient, nous implorons ton secours.
Ô messager de Dieu, nous avons confiance en toi.
Ô messager de Dieu, intercède en notre faveur.
Par Dieu, toi le médiateur dont les prières ne peuvent être qu’exaucées
Ô maître des lumières,
Ô toi qui brandis l’étendard sacré,
L’élu auquel s’adresse le Tout-Puissant,
Tu es piété et générosité.
Sans toi, ô le plus digne, le voyageur ne prendrait pas la route.
Être suprême, Donateur gracieux vers qui nous tendons,
Bienfaiteur adoré de l’univers,
Le Sublime vers qui montent les louanges.
Et toi, l’insouciant qui néglige son Seigneur, proclame : « Il n’y a de dieu que Dieu ».
Les Jîlâni m’apportent le réconfort
Dans la misère et l’affliction.
Pars et vagabonde, grise-toi d’amour,
Et contemple le pouvoir et la gloire du Sublime.

Ô colombes, des dunes stériles à la verte vallée de Aqiq,
Vos roucoulements se changent en lamentations.
Êtes-vous comme moi abandonnées par l’ami sincère ?
Donnez libre cours à votre ramage et chantez,
Ô Seigneur.
Saluez de ma part la maîtresse qui, sur le chameau, trône dans son palanquin.
Seigneur,
Au secours, ô messager de Dieu,
Au secours, bien-aimé de Dieu,
Au secours, toi qui es la porte de Dieu,
Au secours, seigneur, père de Yahya,
Au secours, seigneur Yahya,
Ô vous, de la maison du prophète, le messager de Dieu, au secours !
Ô compagnons du messager de Dieu, au secours !
Sidi ‘Abd al-Qâdir al-Jîlâni, Sidi Ahmad al-Rifâ’i, Sidi Ahmad al-Badawi, protégez-nous !
Sidi shaykh Ibrahim al-Desuqi, protégez-nous !
Sidi Saad al-Din al-Jibawi, protégez-nous !
Vous tous, amis de Dieu, protégez-nous !
Vous tous dont la présence et la protection nous comblent, protégez-nous ! Ô Seigneur.

Lorsque, pendant l’assemblée, l’échanson me donna à boire, je me réjouis.
Il n’était autre que le protecteur des Jîlâni,
Nous n’avions donc rien à redouter.
Ô toi ‘Abd al-Qâdir, le faucon magnifique qui nous vient en aide,
Ô toi, océan de bienfaits, sauve-nous, seigneur,
De la détresse en ces temps difficiles.
Petit frère, petit frère, accours vers la chaleur de la boisson,
Rends-moi visite, verse-moi encore de ton vin, car je ne vis plus.
Mon amour, ô seigneur,
Sois bienveillant et généreux, toi qui resplendit comme la pleine lune.
Ô seigneur, porte ton regard sur moi,
Pour l’amour de celui qui es la meilleure des créatures.
Ô seigneur, prie l’Omniprésent, pour le prophète de la Mecque dans sa pureté,
Pour sa famille, ses compagnons vertueux et Sidi ‘Abd al-Qâdir.

Représentations et analyses

Le zikr : la maîtrise de la vitesse et de la forme

Modalité et tonalité

La modalité est la matière première du chant, en ce qu’il est basé sur des modes et non des notes. On part ainsi d’un accord horizontal et non vertical, et le mode n’est pas l’octave. Pour le dire autrement, le langage musical de la modalité, utilisé ici, est symbolique et non pas alphabétique (comme dans le cas de la musique tonale). Cela correspond plus largement à la conception et à la pratique du récit dans la culture de l’Islam.

De façon générale, on pourrait dire que ce qui est modal est le chant, et qu’à partir du moment où intervient un instrument, on entre déjà dans le tonal, dans une verticalité. Mais il n’y a pas de frontière hermétique entre tonalité et modalité, et toute musique emprunte à la fois aux univers de la modalité et de la tonalité, l’un ou l’autre étant plus ou moins dégradé.

C’est pourquoi il n’existe pas d’explication figée au rapport entre tonalité et modalité. La tonalité évoque à mon sens la technologie par excellence, quelque chose très métallique, quelque chose qui coupe, qui tranche, comme une lame de rasoir. La modalité est au contraire organique, un organisme vivant qui fermente, bouillonne, se développe. Entre ces deux extrêmes, de l’un à l’autre, toutes les possibilités existent.

Le zikr ou la maîtrise de la vitesse et de la forme

Le raïs (chef, chanteur principal) doit contrôler les trois paramètres de base :

  • vitesse
  • tonalité
  • intensité

Les trois paramètres sont contrôlés séparément. Pour ce faire, la notion d’équilibre, en relation avec celle de la conception du monde, est très importante. Ainsi, ces trois paramètres ne doivent jamais fonctionner dans le même sens. Il y a toujours un ou deux paramètres qui contrarient les autres.
C’est ce qui fait la spécificité de ce type d’interprétation, contrairement à des pratiques très répandues dans le monde où plus le jeu va vers l’aigu, plus il va vite et fort. Ici, on peut chanter bas mais fort.

Il s’agit ainsi de séparer les sens, ce qui donne 9 possibilités d’interprétation en fonction de la façon dont ces trois paramètres sont équilibrés les uns par rapport aux autres.

Vitesse, tonalité, intensité dans le zikr, par Fawaz Baker. © Drom, 2020

Les autres paramètres que doit contrôler le raïs sont les suivants :

  •          les paroles
  •          la mélodie
  •          l’interprétation
  •          les mouvements corporels.

L’agencement simultané de ces différents paramètres peut être lu et analysé sur ce schéma d’analyse numérique et de représentation graphique du déroulement musical du zikr que j’ai conçu et que je souhaite commenter :
(à afficher en grand et zoomer pour voir les détails)

ZIK Analyse du déroulement du zikr

Analyse du déroulement du zikr

Commentaire du schéma d'analyse numérique, par Fawaz Baker. © Drom, 2020

Parcours mélodique et modalité

Le raïs commence son chant en tonalité de ré, à l’octave basse. Le volume est bas. L’assemblée reprend dans cette même première tonalité basse.

Puis le chant évolue à la tierce : sib puis sol.

Le maître réalise ensuite une progression chromatique : tout au long de la cérémonie, il change 6 fois de tonique (do ré mi fa# lab sib do) et se retrouve à l’octave à la fin de l’extrait.
Cette ascension se nomme taraqehTout en montant, le maître baisse le volume du chant et en change la vitesse. La vitesse est divisée par deux, et la tonique est aussi divisée par deux.

 Le dessin ci-dessous montre l'évolution parallèle de ces différents paramètres musicaux :

ZIK Progression du zikr

Progression du zikr

Le raïs lance ainsi l’assemblée et dès que celle-ci est dans la tonalité, il entame son improvisation.          

Chaque cycle rythmique est composé d’une formule, ou phrase, qui est répétée : elle tient le rythme de chaque partie. La mesure du temps s’effectue dans un rapport entre l’oreille et l’œil, l’ouïe et la vision.

À chaque moment du rituel correspond un mode, les différents moments étant appelés qismeh (« division, portion »). Des emprunts mélodiques au répertoire contemporain sont possibles si la mélodie est jugée « belle » ; on y ajoute alors les paroles en fonction des textes proposés par le raïs et la communauté.

Le raïs assume, par son chant, un rôle de transmetteur de la musique et des poèmes.
Mais le propre du rituel est aussi de constituer un moment d’invention collective, ce qui passe en particulier par la gestion particulière de la vitesse et de l’intensité.

La vitesse et la progression du tempo

C’est le raïs qui définit le tempo. Le chef du cercle (halqah : cercle, anneau), qui se tient derrière le raïs, maintient le tempo en tapant sur le dos de son poing. La vitesse n’est jamais constante, elle est dynamique. Elle est souvent ascendante-descendante, mais beaucoup plus rarement syncopée. Les mouvements du tempo et de la vitesse sont le plus souvent progressifs, sans rupture.

Généralement, quand on augmente la vitesse, il est d’usage d’augmenter le volume. Or c’est l’effet inverse qui est recherché dans l’interprétation de ce rituel. La vitesse est à 33 bpm au début : cette base de départ correspond à la moitié du rythme cardiaque du raïs (estimé à environ 66). La vitesse passe ensuite à 56 bpm. Cette montée de vitesse progressive conduira, à la fin de l’extrait, à une vitesse de 132 bpm. Cette progression est réalisée de manière intuitive.

La pensée de l'intensité et du volume : le zikr au contraire de l'interprétation

Plus on est grand, plus il faut être modeste. Un cyprès, plus il est haut et plus il penche la tête. Quand on est grand, plus il faut être modeste.  Ainsi, quand on augmente la vitesse, on ne monte pas le son afin d’éviter l’incitation aux applaudissements. Il ne faut pas être dans l’interprétation, mais dans la médiation. L’humilité fait partie de cette notion du sacré.

Pour le dire autrement, dans l’espace-temps du zikr : l’important est d’apporter des questions et non des réponses. Cela n’est pas une scène où un chanteur peut se conduire en star : il n’est pas possible de se tenir droit comme une star – on est plutôt à l’image du cyprès. Dans le zikr, plus un chanteur sait, plus il aide – à l’inverse du contexte scénique où plus un musicien sait, plus il se met en avant. Ici, ce qui importe est la responsabilité, et non l’intérêt personnel, et la frustration de la scène n’existe pas, car on n’est pas dans de l’interprétation.

La gestion du rythme

La notion de rythme est exprimée par le terme de lafuz cycle rythmique, qui renvoie à la prononciation et à la prosodie. Mais le rythme lors du zikr est aussi mené en accord avec les corps.

Les mouvements des participants effectués durant la cérémonie accompagnent la musique. Ainsi le chant se nourrit de cet élan corporel pour marquer les temps.

Trois rythmes sont pris en compte : le cœur, la respiration, et le mouvement (marche).

Rythme, cycle, temps dans le zikr, par Fawaz Baker. © Drom, 2020

Pour chaque fasil, le mouvement change en fonction du rythme. On note ainsi la présence d’une polyrythmie continue.
Le rythme se décompose en cycles de 9 temps qui peuvent être simplifiés au possible pour les rendre accessibles.

On retrouve une alternance entre temps forts, temps faibles et silences : 

  • Dum : temps fort, représenté ici par ꓳ
  • Es : silence (pas de signe)
  • Tak : temps faible, représenté par ─


Par exemple, pour un cycle rythmique de 9 temps :

ZIK Rtm 9 temps

D’autres configurations de cycle rythmique peuvent d'ailleurs, pour d'autres musiques, être représentées de la même manière :

ZIK RTM CIRCELS Model

 

Poésie, rythme et chant du zikr

Un autre niveau de complexité tient au fait que la poésie est inhérente à la rythmique. Ainsi influence-t-elle cette division du temps.

Poésie, rythme et chant, par Fawaz Baker. © Drom, 2020

En ce qui concerne la difficulté rythmique, la simplification est de rigueur afin de rendre accessible à tous les répertoires. Il s’agit donc de simplifier un rythme, qui deviendra populaire, même si, à la base, ce dernier est composé de façon plus complexe.
Dans la pratique du zikr, en contexte sacré, les cycles rythmiques complexes de la musique profane sont ramenés à des rythmes binaires ou ternaires. En effet, dans le contexte de zikril faut pouvoir contrôler la vitesse et la tonalité (et les autres paramètres) qui déterminent le rituel, ce qui nécessite une simplicité rythmique.
De même, la pratique des maqâms dans le zikr n’est pas celle de la complexité des modes. Il ne s’agit pas non plus d’aller vers une pratique virtuose, qui serait ingérable à 500 chanteurs (lorsque les participants au zikr sont nombreux). Par contre, l’habileté reste l’un des critères fondamentaux du chant.

La volonté de cette pratique est d’aller vers l’essence : la virtuosité et le talent sont ici dans le contrôle d’une pratique collective tendant vers cette essence.

Contexte

Organisation de la zawiya et du zikr : espace, participants et transmission

Contexte de jeu : L'organisation de l'espace social et musical du zikr

L’organisation spatiale est très importante dans la cérémonie rituelle : elle prend en compte la direction de la Mecque (la Qibla). Cette assemblée s’organise en cercle concentrique.

Chaque place dans l’assemblée est définie et hiérarchisée. Cet ordre n’est modifié qu’en cas d’absence de l’un des membres (qui récupèrera sa place à son retour).

La disposition de l'assemblée de la Zâwiya Hilaliya :

ZIK Disposition assemblee zikr 2

Les différents participants se placent ainsi :

  • Au centre se tient le conducteur : le raïs (ou rayes)
  • Autour du raïs, ses deux ailes : les munchidin.
  • Formant l’assemblée : les zakrin.
  • Le public restant : tous les autres participants.

-        Le cheikh de la zâwiya se tient de l’autre côté du chef du cercle et du raïs. C’est le propriétaire des lieux. Il représente la plus haute autorité, celui qui dispose l’assemblée et place donc tous les participants. C’est la première personne que l’on salue en entrant dans les lieux.

Les membres de l’assemblée se jaugent en fonction de leur place dans le lieu. Plus ils se tiennent proches du raïs, plus le niveau de prestige de l’individu est haut. Le cas échéant, les « gens de Dieu », c’est-à-dire les personnes chez qui le cheikh reconnaît un engagement avéré, une force émotionnelle particulière, seront placées près du centre, près du raïs. Les étrangers viendront juste après, du fait du prestige social qui leur est accordé. Près du cheikh se placent les participants réguliers, qui fréquentent souvent la zâwiya.

Dans le zikr, les relations des participants au cheikh et au raïs sont bien différentes : on regarde le cheikh (rapport visuel) et on écoute le raïs (rapport d’audition).

Fonctions musicales des trois ensembles de protagonistes :

1. Le chef : le raïs. Il est le chef d’orchestre, le conducteur et le soliste principal qui interprète les improvisations.

2. Les ailes : les munchidin, deux chanteurs principaux qui forment les deux ailes autour du raïs. Ces deux ailes peuvent elles-mêmes avoir des ailes (jusqu’à 8 chanteurs) : elles sont hiérarchisées. Ces chanteurs pourront plus tard devenir raïs.
Leur rôle est de maintenir la mélodie des chants, les paroles, et la tonalité (cette dernière détermine le critère d’appréciation de l’interprétation des chanteurs). Ils constituent les appuis vocaux du raïs, et peuvent improviser si le raïs leur en donne la permission.

Dans cet enregistrement, le groupe de chanteurs est uniquement constitué du raïs et de ses munchidin.

3. Zakrin : l’assemblée.  Son rôle est de tenir la tonalité et le rythme. Ils répètent les formules rythmiques et reprennent la mélodie. L’assemblée des zakrin peut rassembler jusqu’à 400 personnes. Celui qui conduit l’assemblée est le chef du cercle, de la halqah. Il est positionné derrière, de l’autre côté, et conduit le rythme.

Du chant de l’ensemble se dégage une émotion qui pousse aux larmes les auditeurs, c’est-à-dire le reste des participants (le public).
Il est toutefois rare que le public d’auditeur ne chante pas du tout : le zikr n’est pas un spectacle ou une cérémonie à écouter, mais bien à pratiquer. C’est la recherche d’un sentiment fort de relation avec Dieu qui est visée, plutôt que de la transe (impropre au lieu).

Question d'apprentissage et de transmission : Transmission, mémoire, création

La justesse des modes et la transmission du savoir : le rappel des maîtres

Les personnes exécutant les modes ont acquis une justesse très poussée du fait de la transmission du savoir de maître à élève, par la répétition

Mais ce n’est pas, loin de là, uniquement une question de savoir musical : le savoir-faire du chant – c’est-à-dire la faculté de savoir chanter les modes d’une façon juste – est lié à la mémoire et au rappel des maîtres passés et décédés.

Ce rappel est la base de la construction de l’interprétation, la condition de la charge émotionnelle nécessaire au fonctionnement le zikr.

Si le critère d’appréciation des chanteurs est bien la justesse de leur intonation et des modes qu’ils chantent, ce savoir renvoie d’abord à un savoir des modes transmis par les maîtres – c’est-à-dire avec leur poids mémoriel – avant d’être, éventuellement, aussi un savoir intellectuel du maqâm et de sa théorie. Ce savoir intellectuel n’est pas indispensable, tandis que le savoir issu de la transmission et donc d’une pratique de cœur est, lui, nécessaire.

En dehors de la cérémonie de zikr, certains chanteurs sont chargés de transmettre aux prochaines générations. Dans ce cas, aujourd’hui, ils utilisent des moyens d’enregistrement comme les téléphones mobiles et smartphones.

Chant et rappel mémoriel, par Fawaz Baker. © Drom, 2020
Comparaison

Autres enregistrements de concert

J'ai moi-même chanté des pièces de zikr en concert, avec le groupe Nawa... bien que le zikr ne peut pas être une pratique de concert.

Quelques précisions avant une vidéo d'un extrait de ces concerts :

Le travail et les concerts avec Nawa Band, par Fawaz Baker. © Drom, 2020

Le groupe Nawa en concert à Alep, 2009. © Nawa Band / Fawaz Baker

D'autres enregistrements d'un concert du groupe Nawa à l'Opéra de Damas peuvent être vus ici :

https://www.youtube.com/watch?v=dqVU-RyObes&t=632s

https://www.youtube.com/watch?v=luLATWL59Jk)

Pratique

Le maqâm en pratique : modes, jins, modulation

Concentré de musique arabe et de la fabrication du maqâm

Un maqâm est une succession et une progression de genres appelés jins (pluriel ajnas).
Un maqâm peut comporter 15 genres.

Un jins (« genre ») peut être défini comme un accord horizontal composé de 3, 4 ou 5 notes qui sont utilisées dans la musique du Moyen et Proche-Orient.

Il y en a actuellement neuf, que l'on peut classer en rois, reines, prince, princesse, et à partir de là former des familles de genres. Ces 9 genres sont les suivants :

  • 3 rois de 5 notes qui sont :
    Nahawand (1er roi, genre mineur) : do – ré – mib – fa – sol
    Rast (2ème roi) : do – ré – mi1/2b –  fa –  sol
    Nikriz (3ème roi, triton) : do – ré –mib – fa# – sol

     
  • 4 reines de 4 notes :

    Kurdi : sol – lab – sib – do
    Hijâz : sol – lab – si – do
    Bayati : sol – la1/2b – sib – do
    Saba : sol – la1/2b – sib – si
     
  • 1 princesse : Sigah : mi1/2b – fa – sol
     
  • 1 prince : Ajam (majeur) : mib – fa – sol

Tous ces genres se succèdent pour former des maqâms. Il faut les voir comme une progression. Ce sont des accords horizontaux que l’on met bout à bout pour composer.

On forme ainsi des royaumes : 1 roi + 1 reine + princesse et/ou princeLe royaume constitue une octave de do à do, mais n’est pas nécessairement de 7 notes, c’est un espace de cheminements possibles dans l’espace du royaume déterminé par les genres mis ensemble.

Par contre à partir de la même tonique : on peut les mettre ensemble mais ce sont alors des frères et sœurs, les règles sont donc différentes de celles du mariage entre un roi et une reine.

Fawaz Baker joue ici au 'ud ces genres, leur succession et leur formation en royaumes  :

Les genres (jins) et les modes (maqâms), par Fawaz Baker. © Drom 2020

Modulation et transposition

Pour moduler, à partir de la quinte - qui est la note charnière ou dominante (ou fixe), on entre dans un autre accord en mariant roi et reine, par exemple Rast en do et Bayati en sol. Auxquels on peut ensuite ajouter le frère de Bayati en sol, c’est-à-dire Rast en sol.

Ou bien on peut marier roi et reine à partir de n’importe quelle tonique, par exemple Bayati et Nahawand en sol.

Le jeu s’effectue ensuite entre les procédés de transposition et de modulation, qui sont bien différents.

Disons pour résumer qu’un mode, en musique arabe, est le genre, le jins ; alors que chez Coltrane, le mode est le royaume formé par le roi et la reine (modes ionien, dyonisien, etc.)

La modulation, par Fawaz Baker. © Drom 2020

 

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